«Il vit Homère, en songe sans doute, parce qu'il était sans cesse occupé de ce grand poëte. Quoi qu'il en soit, l'Africain m'apparut sous les traits que je connaissais, moins pour l'avoir vu lui-même que pour avoir contemplé ses images.
«Je le reconnus aussitôt, et je fus saisi d'un frémissement subit; mais lui: Rassure-toi, Scipion, me dit-il; bannis la crainte, et grave ce que je vais te dire dans ta mémoire. Vois-tu cette ville qui, forcée par mes armes de se soumettre au peuple romain, renouvelle nos anciennes guerres et ne peut souffrir le repos? (Et il me montrait Carthage d'un lieu élevé, tout brillant d'étoiles et resplendissant de clarté.) Tu viens aujourd'hui l'assiéger, presque confondu dans les rangs des soldats; dans deux ans, élevé à la dignité de consul, tu la détruiras jusqu'aux derniers fondements, et tu mériteras pour ta valeur ce titre d'Africain que tu as reçu de nous par héritage. Après avoir renversé Carthage, tu seras appelé aux honneurs du triomphe. Créé censeur, tu visiteras, comme ambassadeur du peuple romain, l'Égypte, la Syrie, l'Asie et la Grèce; tu seras nommé, pendant ton absence, consul pour la seconde fois; tu mettras fin à une guerre des plus importantes, tu ruineras Numance. Mais, après avoir monté en triomphateur au Capitole, tu trouveras la république tout agitée par les menées de mon petit-fils.
«Alors, Scipion, ta prudence, ton génie, ta grande âme, devront éclairer et soutenir ta patrie. Mais je vois dans les temps une double route s'ouvrir, et le destin hésiter.
«Lorsque, depuis ta naissance, huit fois sept révolutions de soleil se seront accomplies, et que ces deux nombres, tous deux parfaits, mais chacun pour des raisons différentes, auront, par leur cours et leur rencontre naturelle, complété pour toi une somme fatale de jours, la république tout entière se tournera vers toi, et invoquera le nom de Scipion. C'est sur toi que se porteront les regards du sénat, des gens de bien, des alliés, des Latins. Sur toi seul reposera le salut de l'État; enfin, dictateur, tu régénéreras la république... si tu peux échapper aux mains impies de tes proches.
«À ces mots, Lélius s'écria; un douloureux gémissement s'éleva de tous côtés: mais Scipion, avec un doux sourire: Je vous en prie, dit-il, ne me réveillez pas, ne troublez pas ma vision, écoutez le reste.
«Mais, continua mon père, pour que tu sentes redoubler ton ardeur à défendre l'État, sache que ceux qui ont sauvé, secouru, agrandi leur patrie, ont dans le ciel un lieu préparé d'avance, où ils jouiront d'une félicité sans terme: car le Dieu suprême qui gouverne l'immense univers ne trouve rien sur la terre qui soit plus agréable à ses yeux que ces réunions d'hommes assemblés sous la garantie des lois, et que l'on nomme des cités. C'est du ciel que descendent ceux qui conduisent et qui conservent les nations, c'est au ciel qu'ils retournent.....
«Ce discours de l'Africain avait jeté la terreur en mon âme. J'eus cependant la force de lui demander s'il vivait encore, lui et Paul Émile, mon père, et tous ceux que nous regardons comme n'étant plus. La véritable vie, me dit-il, commence pour ceux qui s'échappent des liens du corps où ils étaient captifs; mais ce que vous appelez la vie est réellement la mort. Regarde! voici ton père qui vient vers toi!... Je vis mon père, et je fondis en larmes; mais lui, m'embrassant, me défendit de pleurer...
«Dès que je pus retenir mes sanglots, je dis: Ô mon père, modèle de vertus et de sainteté, puisque la vie est en vous, comme me l'apprend l'Africain, pourquoi resterais-je plus longtemps sur la terre? Pourquoi ne pas me hâter de venir dans votre société céleste?
«Non, pas ainsi, mon fils, me répondit-il: tant que Dieu, dont tout ce que tu vois est le temple, ne t'aura pas délivré de ta prison corporelle, tu ne peux avoir accès dans ces demeures. La destination des hommes est de garder ce globe, que tu vois situé au milieu du temple universel de Dieu, dont une parcelle s'appelle la Terre...
«Ils ont reçu une âme!... C'est pourquoi, mon fils, toi et tous les hommes religieux, vous devez retenir votre âme dans les liens du corps; aucun de vous, sans le commandement de celui qui vous l'a donnée, ne peut sortir de cette vie mortelle. En la fuyant, vous paraîtriez abandonner le poste où Dieu vous a placés.