«Vous voyez cette maison, et ce qu'elle est aujourd'hui: elle a été agrandie ainsi par les soins de notre père. Il était d'une santé faible, et c'est là qu'il a passé dans l'étude des lettres presque toute sa vie. Enfin sachez que c'est en ce même lieu, mais du vivant de mon aïeul, du temps que, selon les anciennes mœurs, la maison était petite comme celle de Curius dans le pays des Sabins; oui, c'est en ce lieu que je suis né. Aussi je ne sais quel charme s'y trouve, qui touche mon cœur et mes sens, et me rend peut-être ce séjour encore plus agréable. Eh! ne nous dit-on pas que le plus sage des hommes, pour revoir son Ithaque, refusa l'immortalité?»
Qu'on s'étonne et qu'on se scandalise après cela de ce que les écrivains modernes mêlent le souvenir de leur pays aux plus graves matières de leurs écrits! Le sentiment gâte-t-il jamais rien en littérature? Qui n'a pas son Tusculum, son Arpinum, son château de La Brede, ses Charmettes, son Milly[1], son Saint-Point, nid de ses tendresses ou de ses pensées?
XX
Le livre des Devoirs, œuvre de morale, par Cicéron, vint après les livres sur la république, la politique, la législation. C'était le citoyen, l'homme social après la société. On s'accorde donc dans tous les siècles à regarder ce livre des Devoirs comme le traité de morale le plus éloquent qui fut jamais écrit. L'espace nous manque pour le commenter en entier devant vous; il fut composé au bruit des tempêtes de Rome, pendant que César tombait et qu'Antoine agitait à Rome le manteau sanglant du dictateur, pour faire tomber la dictature et pour la saisir à l'aide de la popularité attendrie des soldats et du peuple; et cependant quel calme dans l'âme et dans le style de Cicéron! s'il avait les pressentiments de sa mort, il avait surtout ceux de son immortalité. Voyez avec quel juste et noble sentiment de lui-même il recommande à son fils de lire ses livres de philosophie, et spécialement celui-ci:
«Voici un an, mon cher fils, que vous suivez les leçons de Cratippe, et que vous êtes à Athènes; les enseignements de la sagesse, les ressources philosophiques, ne doivent pas vous manquer au milieu d'une telle ville et avec un si grand maître; et, quand je pense à la science de l'un et aux exemples de l'autre, je vous trouve à bonne école. Cependant, comme j'ai toujours, à mon grand profit, réuni les lettres grecques aux lettres latines, non-seulement en philosophie, mais dans l'exercice de l'art oratoire, je crois que vous ferez bien de suivre la même méthode, pour en venir à posséder les deux langues avec une égale perfection.
«J'ai rendu, dans cet esprit, d'assez grands services à mes compatriotes, comme ils veulent bien le reconnaître. Grâce à mes travaux, ceux qui sont étrangers aux lettres grecques, même ceux à qui elles étaient familières, pensent avoir fait beaucoup de profit et dans l'art de la parole et dans la sagesse.
«Restez donc le disciple du premier philosophe de ce siècle, restez-le aussi longtemps que vous le voudrez, et vous devez le vouloir tant que vous ne vous repentirez pas du temps que vous lui consacrerez. Mais cependant lisez mes écrits, que vous ne trouverez pas trop en désaccord avec la doctrine des péripatéticiens, puisque je suis le disciple fidèle de Socrate et de Platon en même temps; lisez-les, jugez du fond des choses avec la plus parfaite indépendance, je n'y mets point d'obstacle; mais soyez certain que le style vous fera mieux connaître toutes les richesses de notre langue latine.
«Ce n'est point par vanité que je parle; je cède bien facilement la palme de la philosophie à beaucoup d'autres plus habiles que moi: mais, en ce qui touche les qualités de l'orateur, la clarté, la propriété, l'élégance du discours, comme j'en ai fait l'étude de toute ma vie, si je n'en réclame pas le privilége, il me semble que j'use d'un droit bien légitimement acquis. Je vous exhorte donc, mon fils, à lire avec grand soin, non-seulement mes discours, mais encore mes livres de philosophie, dont le nombre égale presque aujourd'hui celui de mes harangues.»
Il sourit encore à cette immortalité à la fin de son livre, Consolation sur la vieillesse, adressé à Atticus, qui vieillissait comme lui dans toute sa vigueur d'esprit. Lisez les dernières lignes attendries de ce livre, adressé à l'ombre de son fils, mort avant lui.
Le père et le sage n'y sont-ils pas au niveau de l'écrivain? n'y respire-t-on pas la résignation chrétienne, bonheur des malheureux?