Les peuples mûrs et touchant à la décadence veulent des portraits peints en traits de sang, des retours vers la vertu antique, des larmes amères sur la corruption présente, des sentences brèves, mais succulentes, jaillissant de l'événement comme le cri des choses, enfin une philosophie à la fois plaintive et amère, qui consterne et qui relève l'âme par l'honnête et douloureux contraste entre l'image de la vertu antique et le désespoir de la liberté perdue!
Dans ce genre d'histoire parfait, l'historien n'est plus seulement un annaliste: il est citoyen, il est moraliste, il est politique, il est poëte, il est peintre, il est législateur, il est apologiste, il est satiriste, il est homme d'État, il est juge, il est instituteur des nations, il est Tacite. L'histoire ne monte pas plus haut: elle est alors le grand poëme épique de la vérité.
VIII
Pour l'époque du monde où nous vivons, Tacite est évidemment l'Homère, le Platon et le Cicéron de l'histoire. Une de ses pages retrace toute une période d'années; une de ses peintures ressuscite toute une vie; une de ses maximes fait réfléchir tout un jour.
Rome entière, avec ses grandeurs et ses bassesses, avec sa liberté et sa servitude, avec ses noblesses et ses abjections, avec ses vertus et ses forfaits, s'est résumée dans ce seul homme.
Il a tout vu, tout senti, tout sondé, tout pesé, tout aimé, tout haï, tout peint, tout conclu. C'est le monde romain, ou plutôt c'est le monde humain de son temps, hélas! et de tous les temps, contracté dans la main puissante d'un homme, et rendant, sous la pression de cette main, son suc, son sens, sa gloire, ses vices, sa honte, ses larmes, son sang, par tous les pores.
IX
Aussi celui qui a lu Tacite a compris le monde: Tacite est le Newton de l'histoire. Il a dévoilé la machine humaine depuis le premier rouage jusqu'au dernier; il a monté et démonté le mécanisme des empires, et mis à nu tous les ressorts qui font mouvoir la sublime ou déplorable humanité.
On ne peut lui reprocher qu'une chose: un excès de brièveté dans le récit. Mais cette brièveté aussi est une force: celui qui comprend d'un coup d'œil explique d'un mot. La brièveté est une vertu de la langue, car la langue n'est qu'un signe. La plus parfaite des langues serait celle qui contiendrait le monde dans un mot.
Tacite est l'abréviateur de l'œuvre de Dieu; il n'écrit pas, il note: mais chaque note ouvre un horizon sans borne à la pensée. Les intelligences lentes ou faibles doivent renoncer à le lire: il n'écrit que pour ses pairs. C'est le pain des forts, c'est l'historien des hommes d'État, des philosophes, des sages, des poëtes; il lui faut, comme à Bossuet, un auditoire de rois de l'intelligence: c'est sa gloire.