J'ai essayé souvent, dans mes notes de jeunesse, de me rendre compte à moi-même des impressions que je recevais de cet historien selon mon cœur. J'en extrais ici quelques fragments et j'en ai refait un tout, en jalonnant ma route de ses plus beaux tronçons de style, comme on reconstruit une ville détruite dans le désert, en marchant d'un débris à un débris et d'un monument à l'autre, à travers la poussière des grandes choses qu'on foule aux pieds.
X
Huit cent vingt années d'existence ont épuisé la vitalité de Rome. Rome vieillit; car, malgré les illusions toujours déçues et toujours renaissantes des utopistes, les nations vieillissent comme l'homme, unité mortelle dont elles parcourent toutes les phases avec plus de lenteur, mais avec la même vicissitude de naissance, de jeunesse, de maturité, de caducité et de mort.
L'empire a dévoré la république; l'armée a subjugué les lois; la corruption, à son tour, a avili l'armée; la sédition donne et retire le trône et la vie à des favoris prétoriens d'un camp et d'un jour. Néron, le dernier des empereurs du sang de César, a péri, exécré des uns, regretté par les autres; car les vices et les crimes eux-mêmes ont leur parti dans les populaces et dans les casernes. On pleure, à Rome et à Lyon, ce bon Néron qui incendiait la capitale pour la rebâtir, qui égorgeait sa mère, mais qui amusait la plèbe. Le vieux Galba, proclamé empereur par les légions, s'avance et tend la main vers le sceptre.
Écoutons Tacite, c'est ainsi qu'il commence son premier livre:
XI
«J'entreprends une œuvre riche en vicissitudes, atroce en batailles, déchirée en séditions, sinistre même dans la paix:
«Quatre empereurs tranchés successivement par le glaive, trois guerres civiles, plusieurs guerres extérieures, quelques autres tout à la fois civiles et étrangères;
«Nos armes, prospères en Orient, malheureuses en Occident; l'Illyrie troublée, les Gaules mobiles, la Grande-Bretagne conquise et perdue presque au même moment; les races suèves et sarmates se ruant contre nous; les Daces illustrés par des défaites et par des victoires alternatives; l'Italie elle-même affligée de calamités nouvelles ou renouvelées des calamités déjà éprouvées par elle dans la série des siècles précédents; des villes englouties ou secouées par les tremblements de terre sur les confins de la fertile Campanie; Rome dévastée par les flammes; nos plus anciens temples consumés; le Capitole lui-même incendié par la main de ses concitoyens; nos saintes cérémonies profanées; des adultères souillant nos plus grandes familles; les îles de la mer pleines d'exilés; ses écueils ensanglantés de meurtres; des atrocités plus sanguinaires encore dans le sein de nos villes; noblesse, dignités, acceptées ou refusées, imputées à crime; le supplice devenu le prix inévitable de toute vertu; l'émulation entre les délateurs, non-seulement pour le prix, mais pour l'horreur de leurs forfaits; ceux-ci revêtus comme dépouilles des consulats et des sacerdoces, ceux-là de l'administration et de la puissance de l'État dans les provinces, afin qu'elles supportassent tout de leur violence et de leur rapacité; les esclaves corrompus contre leurs maîtres, les affranchis contre leurs patrons, et ceux à qui il manquait des ennemis pour les perdre, perdus par la trahison de leurs amis.»