«Auguste chercha un successeur dans sa famille, lui dit-il; moi, je le prends dans la république, non que je manque de parents ou de compagnons d'armes, mais pour prouver que je n'ai point brigué l'empire par ambition. Cet acte démontrera à tous que je n'ai consulté, en te choisissant, ni mes propres convenances, ni même les tiennes.
«Tu as un frère, ton égal en noblesse, ton supérieur par l'âge, digne en tout de la haute fortune où je t'appelle, si tu n'en étais plus digne encore toi-même.
«Tu es parvenu à cet âge où l'on a déjà échappé aux passions de la jeunesse; ta vie est telle que tu n'as aucune indulgence à demander pour ton passé. Tu n'as encore supporté que des fortunes adverses: les prospérités sont des tentations trop stimulantes pour notre âme, parce que les adversités nous apprennent à fléchir et que le bonheur nous corrompt.
«La fidélité, la sincérité, l'attachement, ces premiers biens de l'honnête homme, conserve-les avec une égale constance. On essayera de les altérer en toi par l'obséquiosité. L'adulation, les caresses, l'intérêt personnel, le poison le plus corrupteur de la véritable affection, vont bientôt t'entourer.
«Aujourd'hui, toi et moi, nous nous parlons avec la plus entière franchise; mais les autres s'adressent plus à notre puissance qu'à nous-mêmes, car persuader à un prince ce qu'il doit faire est une grande tâche: une approbation servile ne prouve aucune affection.
«Si l'immense corps de l'État pouvait subsister et se pondérer seul et sans modérateur, j'étais digne peut-être de recommencer les temps et les institutions de la république; mais nous en sommes à cette nécessité, que déjà mon âge avancé ne peut plus rien promettre au peuple romain qu'un bon successeur, et ta jeunesse rien autre qu'un bon maître à l'empire.
«Sous Tibère, sous Caïus, sous Claude, nous fûmes comme le patrimoine d'une seule famille; aujourd'hui, à la place de la liberté, nous aurons du moins l'élection de nos maîtres.
«La maison des Jules César et des Claude étant éteinte, l'adoption découvrira avec intelligence le meilleur des Romains pour succéder à l'empire. Descendre ou naître des princes est un hasard qui ne nous rend digne d'aucune estime; dans l'adoption, le choix est entier et le jugement libre, et, si l'on veut bien choisir, l'opinion publique vous éclaire.
«Que Néron soit toujours devant tes yeux, lui qui, superbe de sa longue série d'aïeux dans les Césars, ne fut pas renversé par Vindex avec une seule province sans armes, ni par moi avec une seule légion, mais par sa férocité et par sa luxure, qui le précipitèrent du faîte des grandeurs publiques.
«Il n'y avait point cependant jusque-là d'exemple d'un empereur déposé.