Othon, suivi des corps d'élite, d'éclaireurs, des cohortes et des vétérans du prétoire, nerf des armées impériales, et des nombreuses légions de marine, s'avance jusqu'au pied des Alpes, au-devant du lieutenant de Vitellius, Cécina.
«La marche d'Othon, dit Tacite, n'était ni ralentie ni amollie par le luxe; mais Othon, revêtu d'une cuirasse de fer, à pied, marchant devant les aigles, souillé de poussière, les cheveux en désordre, contrastait par son apparence avec son ancienne réputation de mollesse.
«Cécina, de son côté, comme s'il avait laissé sur l'autre revers des Alpes la licence et la férocité de son caractère, s'avançait en Italie avec une armée irréprochable dans sa discipline. Les colonies et les municipalités romaines qu'il traversait en entrant en Italie lui reprochaient seulement son orgueil. Vêtu, en effet, d'une saie gauloise de diverses couleurs et de braies, vêtement étranger, il osait donner audience ainsi à des citoyens en toges.
«On ne pouvait tolérer non plus que sa femme Salonina, quoique innocemment, le suivît montée sur un cheval magnifique, enharnaché de pourpre. Telle est la nature humaine, que l'on considère d'un regard malveillant la récente fortune d'autrui. On n'exige de personne autant de modestie que de ceux qui étaient naguère nos égaux. Cependant Valens fait sa jonction avec Cécina.»
IV
Un conseil de guerre, tenu en présence d'Othon, où l'on délibère sur la bataille à donner ou à ajourner, fournit à l'historien l'occasion d'une magnifique énumération des forces de l'empire. Othon se décide à laisser livrer la bataille par ses lieutenants, et à se tenir lui-même à l'écart en réserve, comme la dernière majesté du peuple romain.
Il se retire à quelque distance avec sa garde. De ce moment sa cause est perdue. Ses troupes, en effet, perdent une première bataille. Ce qui lui reste de légions chancelle dans sa fidélité.
Les négociations s'établissent entre les deux camps; on se demande pour qui et pourquoi on va verser tant de sang romain par des mains romaines. Cependant les généraux d'Othon le conjurent de tenter encore la fortune. Ici l'ambitieux usurpateur du trône change tout à coup de rôle, d'esprit, de langage, par une de ces révolutions d'esprit qui déconcertent souvent l'histoire. Othon devient le plus résigné des philosophes et le plus désintéressé des citoyens. Ses paroles, admirablement reproduites par Tacite, sont dignes de Sénèque, son ancien maître:
V
«Exposer à la mort tant de courage et tant de fidélité, dit-il à ses troupes qui lui demandent encore le combat, est un sacrifice bien au-dessus du prix de ma propre vie. Plus vous me montrez de chances de succès, s'il me convenait de vivre, plus beau et plus méritoire, à moi, me sera-t-il de mourir!