La critique est une grande et importante partie de toute littérature; quand elle touche simplement à la forme d'un livre, elle est toutefois secondaire.—Question de grammaire, question de goût; les esprits stériles seuls s'y adonnent; elle dénigre beaucoup, elle ne produit rien.—Sous ce rapport, il faut la laisser aux esprits méticuleux et jaloux, qui se consolent de leur impuissance en montrant les imperfections des œuvres d'autrui.
Mais il y a une plus haute critique qui touche à la morale et qui est, pour ainsi dire, la conscience du genre humain; c'est celle qui s'attache à l'histoire et qui, au lieu d'être une grave controverse de mots, est une sévère correction de principes.
C'est de cette seconde nature de critique dont j'ai voulu donner sur moi-même un exemple aujourd'hui dans cet Entretien et que j'insère dans mes œuvres complètes.
Tous mes lecteurs se souviennent que j'ai écrit, en 1847, un livre qu'il ne m'appartient pas de juger littérairement; livre qui produisit, lors de son apparition, un effet tellement universel que les critiques du temps ne purent le comparer qu'au mouvement de curiosité de l'Émile de J.-J. Rousseau, ou du Génie du christianisme de Chateaubriand. C'était le génie de la révolution française en action dans une histoire; c'était en même temps le drame du siècle. À peine les presses de Paris, de Bruxelles, de Londres, de Madrid, suffirent-elles à en multiplier les exemplaires et les traductions pour l'impatience des lecteurs. Si j'avais été susceptible d'ivresse d'amour-propre d'écrivain, je me serais cru plus qu'un homme; mais dès cette époque je connaissais l'engouement, et je ne me fiais pas à ma popularité d'historien. J'attendis vingt ans les retours de sang-froid; ils vinrent avec les retours d'accusation, les uns mérités, les autres, selon moi, injustes.
On m'accuse d'avoir fait la révolution de 1848, en réhabilitant les principes honnêtes de la révolution de 1789, tout en flétrissant impitoyablement les crimes de 1793. C'était vrai, et je suis loin de m'en repentir.
Je n'avais pas songé à faire une révolution, mais à éclairer d'un jour véridique celle que nos pères avaient faite ou avaient subie il y a plus d'un demi-siècle. Quand j'y aurais songé, y a-t-il un livre capable de soulever une nation de quarante millions d'hommes et de les faire courir aux armes quand ils se sentent légalement et bien gouvernés? Est-ce que quelques pages de récit pourraient jamais contenir assez de feu pour répandre l'incendie dans l'Europe? Non, ce qui a fait la révolution de 1848, c'est la révolution de 1830, c'est la coalition parlementaire de 1846, ce sont les banquets agitateurs de 1847.
J'étais et je voulais être étranger à ces trois mesures de renversement du parti orléaniste, qui, après avoir inauguré sur un faux principe le trône du duc d'Orléans, voulait l'asservir parlementairement à ses caprices et à ses ambitions, et, pour l'asservir, voulait agiter la bourgeoisie jusqu'à la fièvre. La révolution de 1848 fut le suicide de ce parti. Qu'il n'accuse pas les autres, et qu'il ne s'en prenne qu'à lui de sa ruine.
Bien que parfaitement étranger aux manœuvres coupables de la coalition orléaniste, légitimiste, républicaine de 1847, la popularité que m'avaient donnée quinze ans d'attente et l'Histoire des Girondins fit tomber cette monarchie, non par mes bras, mais dans mes bras. Je fus l'héritier des fautes de la coalition et des fautes de la maison d'Orléans.
Je fis la république; la France l'accepta comme un rempart contre la terreur; puis elle l'abandonna par inconstance et par faiblesse. Alors on retourna contre le livre des Girondins, et les coalisés de 1847 me dirent: C'est toi qui l'as faite!—La république, c'est ton livre!—C'était mon livre, en effet, qui ne l'avait pas faite, mais qui l'avait rendue possible en la rendant innocente. Il est certain que, sans le livre des Girondins, la révolution du 24 février était la terreur.—Voilà tout le vrai de ces accusations, voilà tout mon crime.
Aujourd'hui je le réimprime dans mes œuvres complètes, ce livre, tel qu'il fut publié en 1847.