Il y a, dit Hérodote, dans les oasis et sur les rocs calcinés de la Haute Égypte un oiseau qui ne mange aucun fruit d'arbre, aucun grain d'herbe, qui ne traverse jamais le désert pour aller se désaltérer aux flots du Nil, mais qui boit la rosée et qui se nourrit exclusivement des splendeurs et des rayons vitaux du soleil.

Admirable symbole de ces âmes sobres d'ici-bas, qui ne vivent que du beau et pour le beau. Nous ne les comprenons pas, nous autres vulgaire, mais nous ne pouvons pas les nier.

IV.

Il m'a été donné d'en connaître deux ou trois dans ma vie: madame Malibran, la séraphique INSPIRÉE de ce siècle, en était une; Louis de Ronchaud, l'auteur de ce livre de Phidias que j'ai sous la main, en est un autre. Laissez-moi vous en parler à mon aise pendant cette matinée d'été, à l'ombre, où l'on n'a rien de mieux à faire qu'à causer en ouvrant nonchalamment son âme à toutes les brises qui traversent capricieusement le ciel, et qui font frissonner et miroiter les feuilles au-dessus de nos têtes.

V.

Je suis sûr que vous avez rencontré souvent, soit à Paris sur vos boulevards ou dans vos théâtres, soit parmi la foule dans vos expositions de tableaux et de sculptures, soit en Italie aux pieds du Colisée ou de Saint-Pierre de Rome, soit à Londres dans les salles du musée Britannique, soit en Grèce sur les marches du temple de Thésée, ou sur les sentiers pierreux de l'Acropole, un jeune homme dont vous n'avez jamais su le nom, mais dont la physionomie, semblable à une pensée ambulante, vous a frappé à votre insu d'une sorte d'empreinte indélébile, et vous le reconnaîtriez entre mille si vous veniez à le rencontrer une seconde fois.

Quoique encore dans l'âge où rien ne décline dans l'homme, sa tête intelligente a déjà perdu quelques-uns de ces fins cheveux blonds qui, comme des feuilles inutiles, se dispersent avant l'été pour mieux laisser mûrir dans le front découvert ce fruit précoce, la pensée, dans les hommes qui le portent.

Ce front est plane et limpide comme le marbre qu'il aime tant à décrire; l'harmonie de ses facultés n'y souffre ni plis, ni creux, ni saillies, signes de prédominance ou de vide dans les dispositions de l'intelligence. Son œil bleu, très-doux, mais très-éclairé d'arrière-lueurs, regarde timidement la foule et hardiment le ciel; ses joues sont fraîches, de la fraîcheur du lait des montagnes où il est né et où il habite; le frisson des Alpes court sur sa peau et la rend tour à tour, au souffle de l'inspiration, pâle ou vermeille. Sa bouche, habituellement fermée, retient des foules d'idées sur ses lèvres; sa démarche est tantôt précipitée comme une ardeur qui se hâte, tantôt hésitante et saccadée comme un homme qui hésite entre plusieurs sentiers. Son costume est négligé, mais gracieux de coupe; on voit qu'il a le sentiment du beau dans la draperie du buste, que peu lui importe l'étoffe, mais que le pli a de l'art involontaire dans sa tenue.

Personne ne l'arrête pour lui tendre une main banale dans la foule, il parle à peu de passants; mais quand il en rencontre par hasard un qu'il goûte ou qu'il aime, il revient sur ses pas, et il l'accompagne en sens contraire de sa route, comme quelqu'un à qui il est égal d'aller ici, ou là, et de perdre des pas ou du temps, pourvu qu'il ne perde rien de son cœur, de son esprit et de son goût pour ceux qui lui plaisent.

VI.