Ce sont là ses seules affaires, à lui; une bonne rencontre, c'est une bonne fortune. Et de quoi parle-t-il avec cette vive et douce animation qui colore les joues et qui enflamme le regard?

Du dernier livre de poésie, ou de philosophie, ou d'histoire qui vient de paraître; du dernier tableau qui vient de déceler un pinceau puissant, une touche neuve à l'exposition; du dernier marbre qui palpite encore du coup de ciseau, ou qui sent encore la caresse de la main de son sculpteur, dans la galerie ou dans le jardin statuaire des Champs-Élysées.

VII.

Les passants s'arrêtent pour saisir au vol quelques phrases tronquées de ce dialogue entre ce jeune homme communicatif de l'enthousiasme qu'il rapporte à la maison avec son livret sous le bras. Ils se disent à eux-mêmes: Voilà quelqu'un qui n'a pas les mêmes objets que nous en vue dans ses sorties à travers nos rues et nos places publiques; voilà un étranger à nos intérêts d'ici-bas, voilà le feu sacré qui passe et qui nous coudoie sans nous voir. D'où vient-il? où va-t-il? de quoi brûle-t-il? Et ils le regardent longtemps filer dans la foule comme les bergers de nos montagnes en ramenant leurs moutons bien comptés au village, les soirs d'un mois d'été, regardent tout ébahis glisser une étoile filante qui vient du ciel s'éteindre dans un étang, sans savoir ce qu'elle a à faire dans la vallée et quel message elle apporte ou elle remporte parmi eux.

Or, ce feu sacré cherche son élément: le beau.

VIII.

Nous le savons, nous qui connaissons depuis son adolescence ce passant dans la vie; nous désirons vous le faire connaître aussi. Écoutez: quand on en a le temps comme aujourd'hui, il ne faut jamais passer à côté d'un phénomène sans l'étudier. L'amateur du beau est un de ces phénomènes que Labruyère aurait placé dans sa galerie des caractères et des curiosités morales s'il l'avait rencontré sur sa route. Mais on ne le rencontre guère à la cour que fréquentait le Théophraste français; on y est occupé d'intérêts plus terrestres et plus personnels. Il faut les chercher dans la solitude; c'est là que naissent ces grandes passions, entre ciel et terre, telles que celles que nous avons à vous signaler dans cette âme appelée je ne sais comment dans la langue des purs esprits, appelée ici-bas Louis de Ronchaud.

IX.

Le Jura est sa patrie. Le Jura est un groupe de montagnes qui s'élève jusqu'à la région des neiges presque éternelles entre les lacs de Genève et de Neuchâtel en Suisse, le Rhin, les Vosges et les plaines de la Bresse et du Mâconnais engraissées du limon de la Saône.

Entre les racines de ces hautes montagnes circulent des vallées et des plateaux qui furent la Franche-Comté, pays militaire de nature parce qu'il est pays frontière, pays républicain de caractère parce qu'il est à lui tout seul un peuple indépendant, le canton libre d'une Suisse française; les Huns le peuplèrent au temps où les migrations orientales, puis germaniques franchirent le Danube et le Rhin, cherchant de l'espace à l'occident pour leurs troupeaux, et de la liberté dans des sites forts.