X.

Les savants ont beau disserter, il suffit à un voyageur comme moi d'avoir vu, dans les steppes du Danube, le noble pasteur équestre hongrois, au front élevé, à l'œil rêveur, à la taille lapidaire, au maintien ferme et immobile comme la statue de bronze, enveloppé de sa pelisse noire de poil de mouton, appuyé sur sa houlette de coudrier armée au bout d'un fer de lance, soldat, chevalier, pasteur à la fois. Il suffit de l'avoir vu à pied dans les steppes, la bride de son cheval passée autour du bras, promener pendant des journées entières le regard de ses larges yeux bleus sur l'horizon des monts Crapacks tacheté de pins noirs et de neiges roses, pour reconnaître à la charpente haute et solide du corps, à la dimension du front, au vague pensif du regard, à l'ovale effilé de la tête, à la gravité des lèvres, à l'attitude à la fois virile et un peu inclinée par la féodalité des membres, la consanguinité évidente des Huns et des Francs-Comtois:

Deux races nobles, deux filiations du Caucase, deux peuples à héros dans les ancêtres, deux civilisations disciplinées où la fierté et l'obéissance s'accordent sur un visage pastoral, guerrier et poétique.

XI.

Longtemps réunis à l'Allemagne sous la maison d'Autriche, gouvernés par les vice-rois espagnols de Charles-Quint et de Philippe II, le régime et le caractère espagnols y sont restés fortement empreints dans des mœurs et dans des familles castillanes; la gravité catholique et la loyauté chevaleresque sont des traits du visage comme du caractère franc-comtois. On peut se fier à la main tendue et ouverte du gentilhomme comme du paysan. Voltaire a dit d'eux:

«Et dans cette Comté, franche aujourd'hui de nom, on peut ajouter plus franche encore de cœur.

«Excepté la Bretagne, il n'y a pas de race française qui ait plus de vertus civiles et militaires innées que ce Jura.»

XII.

Le Paysan du Danube était un ancêtre des Francs-Comtois; l'esprit, sous une apparence de naïveté rurale, y est aussi poétique que la montagne, et il y a de l'Ossian dans ces cimes et dans ces nuées. Les poëtes populaires, qui sont en général les tailleurs d'habits ou les ménétriers de village, y remplissent leurs veillées de légendes orientales ou d'idylles siciliennes; la religion, l'amour et la guerre, les trois passions nobles des châteaux et de la chaumière, en sont les sujets. La chevalerie vient du Thibet et les montagnes sont sa patrie. Ce qu'on appelle l'originalité, c'est-à-dire ce sens du terroir qui donne une séve étrangère aux esprits d'une race peu mêlée aux autres races, est le cachet des écrivains, des publicistes, des poëtes francs-comtois, beaucoup de bon sens mêlé à beaucoup de rêves. Voilà ce qui les distingue, même de nos jours.

XIII.