Hugo, qu'il faut toujours nommer le premier dans ces nomenclatures des belles imaginations, nous dit qu'il est par la moitié de son sang Franc-Comtois; Rouget de Lisle, qui eut le rare bonheur d'être un jour le chant héroïque de la patrie menacée, le tocsin des cœurs, le sursum corda des baïonnettes, était Franc-Comtois; Charles Nodier, le plus aimable des hommes, le plus fantaisiste des poëtes, le plus Romain et le plus Français à la fois des ennemis de la terreur démagogique et de la tyrannie soldatesque, était Franc-Comtois; Fourier, Considerant, Proudhon, tous ces esprits spéculatifs qui écrivent leur poésie en chiffres et qui jettent leur imagination par-dessus l'ordre social, aimant mieux inventer l'impossible que de ne rien inventer du tout, sont Francs-Comtois.

XIV.

Et moi aussi j'ai puisé la moitié de mon sang à cette source des montagnes, j'ai la moitié de mes aïeux dans ces forêts, dans ces torrents, dans ces donjons de la vallée de Saint-Claude, et jusque dans cette ville aujourd'hui si riche, si industrielle et si pastorale de Morez. Le premier chalet et la première usine de cette colonie y portent encore le nom de ma famille qui les a fondés; les habitants d'aujourd'hui gardent dans leurs souvenirs la reconnaissance qu'ils m'ont plusieurs fois témoignée pour les pères de leur cité qui furent mes pères.

Aussi, du haut des collines de la Saône, que j'habite encore pour quelques jours (hélas! comptés), je ne jette jamais mes regards sur la chaîne lointaine du Jura, nivelé à l'horizon comme une falaise de l'éther au-dessous de la pyramide de granit rose du mont Blanc, sans me reporter en esprit dans la vallée de Saint-Claude, dans la forêt du Fresnoy vendue pour un morceau de pain par mon père, et qui fait aujourd'hui l'opulence de cinq ou six familles à millions de capital; dans les décombres des châteaux de Pradt, de Villars, des Amorandes, et dans les nombreuses fermes de ces montagnes, où le lait des vaches coule comme des rigoles d'écume dans les fromageries des Sapins, sans me dire avec amertume: Pourquoi ma famille est-elle descendue dans la plaine? Pourquoi a-t-elle quitté ces solitudes du Jura pour cette fourmillante Bourgogne, et le sapin de Hongrie pour la vigne de la Saône? Pourquoi ai-je quitté moi-même les coteaux vineux de mon pays, comme la poussière quitte le sillon, pour aller chercher du bruit, de la vanité, de la popularité plus venteuse que le vent sur la mer ondoyante des opinions humaines, à Paris, à Londres, à Stamboul, à Rome, à Athènes, et pour errer, à la fin de mes jours, exilé par ma faute de la porte fermée de mon propre foyer natal?

Heureux ceux qui meurent dans le lit de leurs pères! dit quelque part Chateaubriand, mort lui-même dans un lit d'emprunt, loin des grèves de sa Bretagne et des tourelles de Combourg.

XV.

Cet amour amer des lieux abandonnés et des noms toujours chers de ces lieux, autrefois habités par la famille, m'a ramené une fois (il y a longtemps) seul, à pied, un sac de voyage sur le dos, sur ces plateaux et dans ces vallées de la Franche-Comté, pour y voir de mes yeux ces châteaux démantelés, ces usines retentissantes du bruit des marteaux, ces torrents blanchissant de leur écume la roue des moulins qui font tourner les cylindres sous lesquels s'aplatissent les barres de fer; ces forêts de pins qui gravissent de rocher en rocher les montagnes escarpées de Saint-Claude comme des armées végétales de géants montant à l'assaut des nuages; ces fromageries, noircies par la fumée des chaudières, bâties en planches dans les clairières de ces forêts, autour desquelles les vaches aux clochettes sonores se groupent le soir pour livrer aux femmes leurs pis gonflés, comme des outres vivantes, de ce lait qui va se convertir en gruyère doré et percé de trous comme un rayon de miel avec ses alvéoles.

XVI.

Les anciens fermiers de la famille, toujours attachés au nom, propriété morale que rien ne peut acheter et vendre, étaient avertis de ma visite, et m'attendaient pour me donner l'hospitalité des chalets. M. Christin, fils de l'ancien et spirituel correspondant de Voltaire, ami aussi de mon grand-père et de mes oncles, m'avait écrit pour se réclamer de ces souvenirs de famille et pour me prodiguer de bons offices.

Hommes d'élite, très-respectés dans la contrée, ces Christins avaient été très-liés du temps de Voltaire, leur voisin de Ferney, avec mon grand-père paternel et surtout avec l'aîné de mes oncles, grand propriétaire à Saint-Claude. Cet oncle, M. de Lamartine de Monceau, était, par son esprit, par son érudition attique et par ses opinions libérales, quoique royaliste, très-digne de correspondre avec ces correspondants de Voltaire; c'est à lui que je dois, non ma poésie, mais ma prose. L'âpre bon sens aiguisé d'esprit et rendu tranchant comme l'acier par l'expression originale, était le caractère de style de cet oncle, ami des Christins de Ferney. Tout Mâcon, tout Saint-Claude, tout Besançon s'en souviennent encore. On cite les mots pleins de sens de cet oncle devenus proverbes dans ces provinces.