Le premier Napoléon, quand il s'arrêta quelques jours à Mâcon avec sa cour en 1805, en allant se faire couronner à Milan roi d'Italie, le fit appeler comme il avait fait appeler M. Necker à Lausanne en allant à Marengo.

Napoléon remarqua beaucoup, mais goûta peu la liberté acérée de son interlocuteur. La liberté du discours est une blessure à la tyrannie des esprits absolus; ils veulent régner sur la logique comme sur les faits. Cet entretien, qui fut publié, courut toute la France. Ce gentilhomme du Danube déplut aux bords de la Saône; Napoléon lui offrit le sénat: «Je désire rester simple citoyen, et ne rien engager volontairement de ce que Votre Majesté laisse de liberté à ses sujets, celle de cultiver mes terres en payant mes impôts.—Vous êtes frondeur, dit en riant amèrement Napoléon.—Non, sire, je suis impartial, et je craindrais de cesser de l'être en approchant trop souvent de Votre Majesté.»

Cette délicate tournure d'éluder la servitude en éludant la faveur, n'échappa pas à Napoléon; il sourit, mais il garda rancune à la ville qui lui montrait de telles fiertés d'esprit dans un de ses principaux habitants.

XVII.

Pardon de cette réminiscence de famille, hors-d'œuvre de notre entretien sur Phidias; Plutarque en a beaucoup de ce genre et on les lui pardonne; car si l'esprit du lecteur aime à marcher quand il se promène, il aime aussi à s'asseoir et à divaguer pour reprendre haleine.

Revenons à Louis de Ronchaud, ce Plutarque franc-comtois de Phidias, et disons comment je connus le nom de ce voisin de terre et de cœur que je devais beaucoup goûter et beaucoup aimer plus tard parmi ces illustres esprits de Franche-Comté, voisins de mon père et de mes oncles dans cette Arcadie de la France: et in Arcadia ego!

XVIII.

Quand on chemine à pied de Mâcon à Saint-Claude, on trouve d'abord la Bresse, bocagère et plane comme la grasse Attique, ruisselante d'huile, entre le Pyrée et Athènes.

L'olivier de la Bresse, c'est le pâle saule qui ne verse que l'ombre légère aux vaches blanches des prairies, et qui, tondu tous les trois ans par la serpette de l'émondeur, penche son tronc chauve sur les mares ou sur les étangs.

On croit lire une églogue de Virgile: «O utinam! et plût aux Dieux que je n'eusse été qu'un pauvre émondeur de saules sur les rives du lac ou du Mincio, dans cette laiteuse Lombardie, Bresse de l'Italie!»