Les jeunes hommes sérieux tels que Louis de Ronchaud n'ont point de ces irrévérences; pour eux, ce qui est beau est dieu; ils ne profanent ni une pierre ni un homme, de peur d'y profaner une divinité cachée dans l'art ou dans l'artiste. Un ridicule qui s'adresse si haut leur fait peur comme une impiété.
XXXVI.
Telle était la vie de ce solitaire, se nourrissant à l'ombre du toit de Saint-Lupicin de sa propre substance admirative, et trouvant d'ineffables délices d'esprit dans cette contemplation savante de tout ce que l'homme a fait de grand ou de beau sur ce globe, afin de se donner à lui-même et de pouvoir donner un jour aux autres un sursum corda scientifique, capable d'élever l'âme de son siècle et de la soutenir, au-dessus du plain-pied de la vie vulgaire, à la hauteur des plus sublimes manifestations du beau dans la morale, dans la politique et dans l'art.
Telle est la vie recueillie et cénobitique de ces heureux et rares esprits, jouissant de tout, cultivant tout, divinisant tout, qu'on appelle de ce doux nom: les dilettanti en Italie, les amateurs en France. C'est un même nom: CEUX QUI AIMENT; ceux qui aiment sans intérêt ce qui mérite le plus d'être aimé ici-bas, le bien, le beau, la vertu, le génie, le rayon divin transperçant à travers toutes choses humaines, âme ou marbre! Ces hommes sont le chœur chantant de l'humanité; ils regardent d'en haut ou d'en bas le drame que le siècle ou les siècles jouent sur la terre, et ils s'y associent par le regard et par la voix seulement, tantôt pleurant sur la chute de l'homme, tantôt le relevant de ses déchéances, tantôt le célébrant dans ses triomphes, prêtres de l'enthousiasme portant jusqu'au ciel, sur leurs strophes lyriques, l'apothéose du génie humain.
XXXVII.
Il n'y a rien de plus grand que l'admiration; elle est plus grande même que le génie, car elle est le génie désintéressé de soi-même, l'amour pour l'amour, le quiétisme de Fénelon, la charité parfaite transportée du christianisme dans l'art, le beau pour le beau.
Aussi ces hommes quand ils ont seulement, comme M. Fauvel, un creux habitable dans une ruine d'Athènes, une chambre basse sous un oranger et un figuier dans un jardin de Smyrne, ou, comme M. de Ronchaud, un vieux donjon de leurs pères sur un plateau pierreux au bord d'un torrent, en face de l'horizon præceps et dentelé du sauvage Jura, sont-ils au fond les plus heureux des hommes: leur caractère se ressent du calme des tombeaux qu'ils visitent, de la sérénité du désert qu'ils parcourent, de la splendeur limpide des cieux; car l'antiquité grecque, romaine, asiatique, a laissé dans les pyramides, dans les Thèbes, dans les Panthéons, dans les Palmyres, dans les Balbeck, dans les Colisées, les vestiges de ses grandeurs, les cadavres de ses monuments mutilés.
Le poëte et l'antiquaire contractent sur leur physionomie cette impression d'éternité qui méprise la terre fugitive, parce qu'elle vit dans tous les âges. Que leur fait le présent? ce présent n'a qu'un jour; ils habitent, dans la permanence de leurs pensées, avec les immortels de l'histoire et de l'art; ils sont contemporains de tous les passés et de tous les avenirs; ils sont les abstractions supérieures de notre infime personnalité; ce qu'ils habitent le moins, c'est notre terre: leur conversation, comme dit l'Apôtre, est avec les esprits invisibles; purs esprits eux-mêmes, ils sont imperméables à nos misères de fortune ou de vanité. Voilà les dilettanti ou les amateurs; race dont je suis un peu moi-même, que j'ai beaucoup recherchée et souvent enviée, dans ma vie active. Leur nourrice, en les recevant des bras de leur mère, leur a dit: Laisse travailler les autres, toi jouis, souris et repose-toi! et le sourire est resté avec le lait de leur nourrice sur leurs lèvres.
XXXVIII.
Mais est-il possible, cependant, qu'un jeune poëte à l'âme ardente et expansive, tel que celui dont nous parlons, ait passé toute sa jeunesse dans un manoir du Jura sans autre passion que ses dessins, ses manuscrits, ses poussières de marbres antiques, ses voyages d'antiquaire, le compas à la main, avec ses contemplations de tableaux ou de statues? Non, cela n'est pas possible, parce que cela n'est pas naturel; le beau n'est pas seulement dans les choses mortes, il est aussi dans les choses vivantes, dans les femmes surtout, ce résumé palpitant de toutes les idéalités froides qui se révèlent et qui sourit comme la poésie sourit au poëte. Le feu du volcan universel est un cœur de femme. Quelle main peut se poser sur la neige même du Jura, sans la sentir attiédie par le feu qui couve sous l'enveloppe glacée de ces collines? C'est évidemment cette chaleur d'âme, d'autant plus ardente qu'elle est plus contenue, qui a inspiré à ce contemplateur recueilli dans sa chambre haute, sur sa montagne, ces poésies étranges, nocturnes, à demi-voix, mais à plein vol, qu'il s'est chantées à lui-même, il y a quelques années.