Ses amis les ont imprimées, malgré lui, à un petit nombre d'exemplaires, comme un secret d'initiés poétiques; ils les ont emportées çà et là, à mesure que les feuilles tombaient de la presse, pour les disputer aux profanes. Nous les avons lues une fois nous-même, d'emprunt, sans pouvoir jamais, depuis, retrouver cette délicieuse cassette, pour en extraire un des bijoux ciselés patiemment sur les hauts lieux du Jura natal, et pour les faire admirer à ceux qui goûtent encore les beaux vers, ces médailles d'une monnaie d'or qui n'a plus cours dans le monde actuel, mais qui a toujours son prix dans le monde du beau.
Ce volume perdu ou égaré se retrouvera un jour, je n'en doute pas; il se retrouvera grossi de poésies plus mûres et plus humaines; il dira combien le donjon sans fumée de Saint-Lupicin et combien son toit blanchi de neiges ont caché de flammes et d'ardeurs sous la cendre de cette jeunesse évaporée en mélodieux soupirs qui ne montaient qu'au ciel, où montent tous les rêves et tous les encens. Je pourrais en citer quelques-uns de mémoire, encore aujourd'hui, de ces vers orphéïques du Jura, mais je craindrais de les dénaturer d'accent en les répétant. Les secrets doivent rester sur les lèvres de ceux qui ont entendu ces confidences d'une belle âme. Ce qui est dit pour une oreille n'est pas dit pour toute la foule.
XXXIX.
De plus, cela je puis le dire, car on ne me l'a jamais dit, mais je crois l'avoir deviné, comme tout le monde devine ce qui est dans l'air, il y a un mystère sur la vie de ce poëte, mystère qui, s'il était jamais révélé, donnerait peut-être la clef de l'âme fermée et de la vie à demi-jour de ce stilite du Jura.
On murmure à voix basse que la beauté, le talent, la célébrité d'une femme d'exception, qui cache son nom comme il convient aux femmes de porter un voile dans la foule, ou aux Clorindes de revêtir une armure d'homme en combattant; on murmure, disons-nous, que l'attrait d'esprit, le nom voilé, les éclats de célébrité de cette personne, ont fasciné d'un éblouissement désintéressé les yeux et l'âme de ce Platon de la solitude; que, semblable à ces chevaliers dont la race et le sang coulent dans ses veines, il a senti le besoin de porter dans le cloître ou dans les combats une dame de ses pensées, et qu'il lui a voué ce qu'on appelle un culte, un servage, une foi chevaleresque, épurée de tout, hors de la joie de se dévouer! Est-ce vrai? est-ce faux? est-ce une histoire? est-ce une légende? Je n'en sais rien; mais, histoire ou légende, il n'y aurait rien, dans un tel servage, qui ne fût de nature à dignifier la personne qui sut l'inspirer et le poëte qui sut le subir comme une suzeraineté féodale du prestige sur l'imagination. Ce servage volontaire et avoué d'une âme enthousiaste à la femme suzeraine ne fut-il pas, dans le moyen âge de l'Italie, de l'Espagne et de la France, un des caractères de la chevalerie des sentiments? chevalerie affichée parce qu'elle portait au grand jour les couleurs de la reine innomée du champ clos?
Que furent donc Béatrice pour le Dante? Éléonore d'Este pour le Tasse? Vittoria Colonna pour Michel-Ange? la Fornarina elle-même pour Raphaël, si ce n'est les dames de leurs pensées? les unes pures comme l'idéal, les autres descendant comme des étoiles trop près de terre, qui filent en s'éteignant dans nos horizons?
XL.
Est-ce que Cervantès ne fut pas le satiriste de ces chevaliers de l'enthousiasme, de l'amour platonique et de la dévotion dans un livre, épopée du ridicule, qui amusa la malignité de son siècle aux dépens de ces excès de vertu et d'engouement des héros, des poëtes contemplatifs, luxe risible du cœur humain sans doute, mais luxe qui prouvait sa richesse? Où est aujourd'hui cette abondance de séve, excepté dans quelques natures d'exceptions, dans les solitudes entre le ciel et la terre du Jura?
XLI.
C'était là, sans doute, la lampe voilée de l'imagination, qui éclairait, dans ses longues nuits, la petite fenêtre du donjon de Saint-Lupicin, pendant que notre jeune poëte écrivait ses poésies cachées, et qu'il étudiait le beau dans l'art devant les débris des statues de son Phidias. C'est la lueur de cette lampe nocturne, aperçue des villageois et des bergers de la montagne, qui faisait dire à ces pauvres gens, dans leurs veillées, ce que disent les paysans d'Allemagne allant à l'église pendant la nuit de Noël, en passant sous la tour de Faust: «Que fait donc notre jeune maître à cette heure dans sa chambre haute, seul ainsi toute la nuit avec les esprits, pendant que la cloche sonne et que le peuple chante en chœur à l'église: le Christ est ressuscité?»