XLII.

Et en effet, le jeune maître faisait en silence deux choses mystérieuses et presque sataniques pour le pauvre ignorant de nos campagnes et de nos villes; il ressuscitait la chevalerie par la poésie dans ses chants, et il ressuscitait le grand art dans ses veilles en écrivant son Phidias; Phidias, l'art incarné, le créateur des marbres, le dieu de la sculpture et de l'architecture, le révélateur du beau dans la pierre, le créateur enfin du Parthénon, cette cathédrale d'une religion qui allait mourir dans un temple qui ne mourra pas!

C'est là l'œuvre que nous donne M. Louis de Ronchaud; ouvrez et lisez: jamais la science ne se révéla en plus beau style. Il semble que des rayons du pur soleil d'Attique pénètrent de toute part ce style, comme il pénètre, au lever du jour, les marbres translucides du Parthénon pour les faire descendre dans l'œil fasciné du voyageur ignorant comme moi, et pour les faire exclamer d'enthousiasme: Voilà le vrai, voilà le beau, voilà la divinité des lignes, voilà l'habitation des dieux sur la terre!

XLIII.

D'un coup de plume M. de Ronchaud a effacé pour moi vingt années de vicissitudes et de ténèbres; il m'a reporté à une belle aurore d'une journée de voyage, couché sur le pont de mon navire, et poussé par la main des Néréides, du cap Sunium au Pyrée, où, par un vent de terre tiède et frais qui faisait frissonner ma voile, je regardais le blanc mausolée du Parthénon monter et se découper sur le firmament bleu de l'Attique, semblable plutôt à un autel s'élevant vers le ciel pour y faire monter l'encens du matin.

Puis, il me rappelait mon ascension du lendemain du débarquement à l'acropole, et ma longue station sous les propylées, au milieu d'un groupe prisonnier de soldats turcs qui faisaient leur feu de myrthe au pied d'une colonne, foyer auquel deux jambes de déesses séparées des bustes servaient de chenets.

Les décombres d'Athènes, où il ne restait pas pierre sur pierre, blanchissaient et poudroyaient au bas dans la plaine comme une carrière abandonnée; nous étions dans la maison des divinités d'Athènes. Le génie de Phidias, qui l'avait bâtie et meublée du céleste mobilier de l'Olympe, nous protégeait seul et devait seul ressusciter cette Athènes toute cadavéreuse à nos pieds; car, il ne faut pas s'y tromper, c'est Phidias qui a ressuscité la Grèce; ce sont ses ouvrages que l'Europe a voulu délivrer des Turcs; la Grèce, pour elle, ne fut qu'un musée captif. L'Europe s'arma pour une croisade de statues. Navarin délivra des pierres et des ombres. Hélas! voilà tout! Les hommes vont-ils renaître pour l'habiter?—Attendez!

XLIV.

C'est sur ces souvenirs d'un double voyage à Athènes et sur l'impression toujours présente du Parthénon, entrevu dans le ciel du pont d'un vaisseau et contemplé ensuite à loisir du pied de ses colonnades, que j'écrivais, il n'y a pas longtemps, un Entretien sur la sculpture, quand je reçus, un matin du mois d'août 1861, le volume de M. de Ronchaud, intitulé Phidias. Nous allons l'apprécier tout à l'heure, mais l'apprécier avec respect et déférence, comme un homme qui n'a que des impressions apprécie l'homme qui a des connaissances; M. de Ronchaud a des lumières, je n'ai que des lueurs.

XLV.