La sculpture est à mes yeux le premier des arts de la main: pourquoi? parce que c'est le plus vrai. Il y a trop d'illusion dans la peinture, trop d'optique, trop de chimie, trop de mathématique, trop de prestige. Il faut un laboratoire de chimiste pour préparer une palette; un morceau de marbre, un ciseau et un génie, voilà tout l'attirail d'un statuaire. D'ailleurs, deux sens sont convaincus et satisfaits à la fois par l'œuvre de l'artiste: l'œil voit, la main touche; l'un de ces sens rend témoignage à l'autre, l'admiration enveloppe la statue par toutes ses faces; la beauté, l'éclat et le poli de la matière d'où la statue semble naître immortelle, ravissent également le regard et le tact; son éternité même imprime un respect de plus aux sens qui en jouissent. On se dit: Cet Antinoüs de chair mourra, mais cet adolescent de marbre vivra autant que l'élément dont il est formé. Une statue, c'est la pétrification de la beauté fugitive. Où est la femme qui a servi de modèle à la Vénus de Milo? Mais cette femme de marbre, la voilà tout entière.

Nous ne doutons pas que cette passion naturelle de l'homme d'immortaliser ce qui est beau, mais ce qui passe, n'ait été le principal mobile de l'art de la sculpture. C'est une aspiration sublime et réalisée de l'homme à l'éternité; c'est la religion de la beauté: «Tu brilles, tu passes, mais je te divinise!»

V.

Soit par cet instinct amoureux de la beauté des formes, soit par cet autre instinct d'éterniser ce qui est beau, soit par un goût plus physique et plus grossier pour le marbre, soit encore par cette espèce d'attrait irréfléchi et mécanique qui porte l'homme rêveur à s'asseoir auprès des ouvriers qui bâtissent un mur ou qui taillent la pierre, à rester en silence des heures entières à les regarder, et à écouter avec un ravissement indolent les coups du marteau cadencé sur la pierre musicale, l'atelier d'un sculpteur qui s'appelle Phidias, Michel-Ange, Canova, Pradier, David, Jouffroy, Préault, Salomon, n'importe; l'atelier, dis-je, d'un sculpteur a toujours été pour moi un lieu de repos, d'attrait, de pensée; Socrate, le plus spiritualiste des hommes, avait le même goût: il aimait à causer des choses invisibles, assis sur un bloc encore fruste de marbre pentélique, dans l'atelier de Phidias; la poussière du marbre l'enivrait d'immortalité, la sonorité du bloc accompagnait mélodieusement ses entretiens. Ne rougissons pas d'un instinct que nous avons en commun avec Socrate.

VI.

Ce fut cet instinct qui me conduisit, au commencement de ma vie, dans l'atelier de Canova, à Rome; il me parut le plus idéal, le plus gracieux, le plus virgilien, le plus épris de la beauté des formes de tous les modernes.

J'avais vu à Rome, dans l'église de Saint-Pierre, le tombeau du pape; les deux lions au repos, symbole de la force, et le Génie de la Mort, le plus bel adolescent qui soit sorti du marbre; j'avais vu ce groupe, d'une tristesse sereine et lumineuse comme la mélancolie de l'espérance, éclairé par la coupole de Saint-Pierre de rayons de soleil du matin qui semblaient faire palpiter les chairs et frissonner la peau du marbre de la douce tiédeur de l'aurore.

J'avais pensé à cette autre statue du beau Memnon que la chaleur de l'aurore égyptienne faisait chanter dans son manteau de pierre. J'étais revenu vingt fois, attiré par je ne sais quoi (c'était l'indéfinissable, ce qui attire le plus dans l'homme, dans la femme ou dans leur image). J'étais revenu le matin, à midi, le soir, étudier les différents effets des heures du jour sur cette statue du Génie de la Mort. Je ne pouvais croire qu'un homme vivant eût fait cela; je me figurais que ce Génie, ce lion, ce groupe, étaient tombés de la voûte de Saint-Pierre de Rome, tout sculptés là-haut par quelque ciseau angélique du temps de Michel-Ange ou de Raphaël. J'étais ivre de marbre; j'avais dix-huit ans, âge où les impressions sont des vertiges; je n'osais pas me faire présenter à Canova; j'adorais en silence et de loin son génie. Ce ne fut que dix ans plus tard que j'approchai enfin de ce grand artiste.

VII.

Alors la célèbre duchesse de Devonshire, dont la beauté, les aventures, le rang, l'immense fortune, avaient fait la Mécène universelle des artistes de l'Europe, vivait à Rome. Mon nom commençait à transpirer dans le monde; elle avait désiré me connaître; elle m'avait honoré de la plus gracieuse et de la plus intime familiarité.