J'ai dit que tous les arts étaient littéraires, parce que l'objet de tous les arts était d'exprimer des pensées ou de communiquer des sensations.

J'ai prouvé ce caractère littéraire de la musique dans mes Entretiens sur Mozart, et ce caractère littéraire de la peinture dans mes Entretiens sur Léopold Robert. Nous allons aujourd'hui vous entretenir de la sculpture, littérature éternelle, qui, au lieu d'écrire des sons pour la voix humaine, ou au lieu d'écrire des couleurs sur une toile pour l'œil, ou au lieu d'écrire des lettres sur un papier fragile pour la pensée, écrit en lettres de bronze ou de marbre des formes pour le toucher.

La sculpture, en effet, est la littérature palpable, la littérature du toucher.

Cette littérature palpable n'en produit pas moins des impressions, des sensations et des pensées; elle est la plus naturelle, la plus simple et la plus réelle des reproductions de la nature par la main de l'homme, et par cela même il est vraisemblable qu'elle a été le premier des arts inventés par l'espèce humaine. Regarder une figure qui charme, prendre dans sa main une poignée d'argile humide, pétrir cette argile sous ses doigts et chercher à lui donner les formes de la figure que l'on admire, quoi de plus naturel d'instinct? quoi de plus simple de procédé? C'est un jeu d'enfant; et, si un philosophe recueilli a inventé l'écriture, si un oiseau inspiré a inventé la musique, si un opticien coloriste a inventé la peinture, nous pensons que la sculpture a été inventée par un enfant.

II.

Plus tard, l'enfant ou l'homme, voulant donner plus de solidité et d'immortalité à l'image façonnée en argile par ses doigts, a pris un bloc de marbre ou a coulé un torrent de bronze liquide pour perpétuer sa pensée palpable, et l'ébauche est devenue un art divin, le plus monumental de tous les arts après l'architecture. Les Phidias, les Michel-Ange, les Canova, sont nés: ces grands littérateurs, ces grands historiens, ces grands philosophes, ces grands poëtes du marbre ou du bronze, ont écrit la religion, la fable, l'histoire, la gloire des peuples, en statues qui bravent le temps.

III.

Ces trois noms: Phidias, Michel-Ange, Canova, n'expriment pas, à Dieu ne plaise, tout l'art dont ils sont les artistes souverains à trois époques de l'humanité; mais ils résument, en trois éclatantes individualités, la sculpture dans l'antiquité, la sculpture dans la renaissance, la sculpture moderne dans notre temps.

IV.

J'ai eu le bonheur de les connaître presque intimement par leurs œuvres, à Athènes, à Rome, à Florence: Phidias au Parthénon, Michel-Ange au tombeau des Médicis à San-Lorenzo, Canova à Saint-Pierre de Rome et dans son atelier. J'y passais des journées entières à le voir travailler et à respirer la poussière de son génie à chaque coup de ciseau. À ces trois titres, j'ose donc parler ici de ces trois grands hommes; à un autre titre encore, j'aime à parler de statues.