Hélas! il travaillait déjà à son tombeau!

X.

On sait que Canova était de Possagno, village de Venise dans la terre ferme; on y extrait et on y sculpte la pierre monumentale qui servait aux riches constructions de Palladio. Son père vivait de cette industrie locale. Canova, né dans cette carrière, avait eu pour premier jouet de son enfance, à l'âge de cinq ans, le maillet et le ciseau: le métier avait commencé pour lui avant l'art.

Ses premiers jeux cependant avaient été de petits chefs-d'œuvre dans l'atelier de son père. Ce père, mort jeune, l'avait confié à un sculpteur de ses amis, à Venise; le jeune homme y avait appris les rudiments d'une sculpture grossière et purement industrielle; il était né peu à peu de lui-même, comme naît le véritable génie, qui ne sort pas de l'école, mais de la nature.

XI.

Quelques riches amateurs de Venise, frappés de ses dispositions, l'avaient encouragé, soutenu, adopté: il avait répondu à leurs espérances par des ébauches devenues classiques en naissant. Un faible secours d'argent de ses protecteurs lui avait facilité l'accès et le séjour de Rome; son nom y avait surgi peu à peu de ses œuvres.

Bientôt les mausolées de l'amiral vénitien Emo, et les mausolées plus mémorables de deux papes, avaient élevé ce nom au-dessus des noms rivaux de son siècle. Celui du pape Clément XIV plaça Canova dans un style bien différent, mais presque au niveau de Michel-Ange. Nous disons style, et aucun mot n'exprime plus justement l'analogie de la plume avec le ciseau. Michel-Ange avait été le Bossuet, Canova était devenu le Fénelon de ces oraisons funèbres en marbre.

J'ai passé autant d'heures de contemplation délicieuses au pied du mausolée de Clément XIV, à Saint-Pierre, entre le Génie de la Mort et les lions de la force au repos, que j'en ai passé au pied du mausolée de Julien de Médicis, par Michel-Ange, à San-Lorenzo de Florence.

XII.

C'est pendant ces belles matinées de printemps, dans l'atelier de Canova à Rome, que le suprême artiste, arrivé alors au sommet de son génie, de sa renommée et de sa fortune, me permettait de remonter avec lui sur les traces de sa vie par les dessins ou par les moulures de ses œuvres. C'est là que je respirais la sainte componction de la douleur de l'âme chrétienne dans la statue de la Madeleine, statue pour ainsi dire d'une âme et non d'une femme, où le corps s'évanouit pour laisser apparaître l'âme, contre-sens sublime de la sculpture, qui n'exprime ordinairement que des formes et de la beauté. Mais Canova avait fait ce miracle, d'exprimer la beauté morale du repentir dépouillée des formes, et c'était encore de la beauté.