C'est là que je vis la beauté païenne, la fleur de la création refleurir tout entière dans son Hébé, dans son Pâris, dans ses Danseuses, dans sa Psyché.
C'est là que le groupe colossal d'Hercule et de Lichas, groupe qui semble arraché au plafond du Jugement dernier de Michel-Ange, est métamorphosé en marbre. Quiconque a vu ce bloc gigantesque, qu'on admire aujourd'hui dans la galerie du prince Torlonia à Rome, sent que la force et la grâce sont sœurs dans l'âme des puissants génies.
C'est là enfin que j'étais saisi à la fois d'admiration et de tristesse en voyant ce sculpteur dessiner les métopes du temple chrétien de Possagno, son pays natal, temple qui devait être bientôt son propre mausolée.
XIII.
Il était déjà malade de la langueur et de l'épuisement de vie dont il allait bientôt mourir. Comme tous les grands hommes, il avait donné sa vie à ses œuvres, il ne lui en restait plus pour le temps; il travaillait déjà pour l'éternité.
Sa pompe funèbre fut comparable aux obsèques de Raphaël; c'était en effet le Raphaël du marbre. On lui reproche d'avoir trop songé à charmer les yeux; mais reprocher le charme à un artiste, n'est-ce pas reprocher à la femme la beauté? Tu fus trop beau, voilà tout ton crime! Dors en paix, ô Canova, sous ce reproche d'excès de beauté! On fit le même reproche à Raphaël, on le fit à Mozart, on le fait à Racine, on le fait à Rossini. Heureux les hommes qui ne sont accusés que de l'ivresse inspirée par le charme, cette sorcellerie du génie!
Tel était Canova.
Cela puisse-t-il nous arriver!
XIV.
C'est là que mon goût naturel pour la sculpture se développa dans l'intimité de Canova. Ce goût acheva de se passionner plus encore, quelques années après, devant les œuvres plus grandioses de Michel-Ange à Florence. Je n'avais encore vu de cet Eschyle du marbre que son Moïse, de Rome, et son Jugement dernier, de la chapelle Sixtine.