Voilà un beau livre en effet: un livre où la science et le poëte, le technique et l'idéal, la plume et le ciseau, se tiennent, se complètent, s'interprètent l'un l'autre dans cette langue du beau qui est l'idiome connu de tous les arts de l'esprit; langue sacrée que le génie parle en naissant, et que la vraie critique, à force d'étude, comprend et fait comprendre au vulgaire.
L'Académie des inscriptions admet et honore dans son sein le savant qui a restitué un texte dans un vieux livre ou qui a déchiffré, sur des monuments inconnus, des caractères problématiques; que fera-t-elle de l'homme qui a signalé au monde les caractères du beau suprême dans les débris de Phidias, cet Homère du marbre, et recomposé sur les murs du Parthénon tous ces Olympes de pierre, la plus merveilleuse légende du paganisme? Le saint est l'idéal du christianisme, parce que la sainteté est le beau dans l'âme! Le beau dans les formes était l'idéal du paganisme, parce que le paganisme s'arrêtait aux surfaces et ne voyait rien au-dessus de la beauté.
Voilà pourquoi Phidias ne sera jamais égalé; aussi tous les arts de la main sont païens, et la sculpture a son idéal de pierre sur les frontons du Parthénon. Phidias en est le révélateur, et notre poëte Ronchaud en est le traducteur en langue vulgaire, mais en langue idéale: il fallait un poëte pour traduire ainsi Phidias! L'amour du beau pouvait seul révéler à un tel commentateur désintéressé la plus noble des passions, la passion d'admirer, qui fait tout comprendre!
XVIII.
Et maintenant, jeune amateur, qui nous as donné ce beau livre de tant d'âme, de recherches, de voyages, d'érudition et de muet enthousiasme, retourne dans la solitude de Saint-Lupicin où t'attendent de nombreuses inspirations! Tu as choisi la meilleure part de toutes les parts de la vie, si ce n'est pas la plus belle! la part du dilettante, la part d'admirer et de jouir de ce que tu admires! la part du beau pour le beau!
XIX.
Renonce, comme je l'ai fait moi-même, à tous les rôles actifs de l'existence! Décourage-toi d'espérer en vain de voir le beau sur la terre ailleurs que dans tes rêves! il n'y est pas; le vulgaire triomphe, et triomphe toujours de l'idéal: l'idéal est divin!
Tu n'aurais qu'à heurter tes pieds une seconde fois contre les pierres de notre route! Des illusions détruites, des efforts trompés, des enthousiasmes éteints faute d'aliments assez purs pour allumer dans les âmes une jeunesse perdue, des envies ignobles te suivant à la trace trop droite et trop haute de tes pensées! Des invectives, des huées, des éclats de rire, te montrant au doigt sur le chemin de ton supplice, te reprochant de vivre trop longtemps pour la paix des méchants que ton œil importune! Des dettes glorieuses qui t'empêcheront de dormir, quand tu achèterais à tout prix une heure fébrile de repos sur la couche qu'on te ravira demain! Les débris du toit paternel de Saint-Lupicin vendus à l'encan, que tu n'oseras plus regarder inaperçu que de loin, pendant que la fumée de l'étranger, se levant au souffle d'hiver, te rappellera ce cher foyer où ta jeune mère réchauffait dans ses mains tes mains d'enfant glacées par la neige! Une tombe, on ne sait sur quel chemin du monde, loin de la tombe de ton père! Enfin la lassitude de tes bonnes pensées finissant par atteindre jour à jour, par atrophier ton cœur, et par t'assimiler ce mot de Brutus: Vertu, tu n'es qu'un nom! Je me repens d'avoir trop aimé ma patrie!
XX.
Voilà ce que je te promets! Détourne la tête et va passer cette belle automne seul, selon ta coutume, sous les ardoises de Saint-Lupicin!