«Telle est l'origine à la fois philosophique et poétique de l'anthropomorphisme grec; c'est la divinité de l'esprit humain que la Grèce adore dans la beauté du corps humain.
«Or la sculpture est, parmi les beaux-arts, celui qui a pour but spécial de reproduire la figure de l'homme dans sa perfection idéale, abstraction faite des difformités accidentelles et des émotions passagères qui peuvent en altérer la majestueuse harmonie.
XXVII.
«Chez les peuples religieux, et en général dans les pays où le développement individuel est entravé par l'état social, l'architecture est l'art dominant. De même que la sculpture est l'art individuel et philosophique, l'architecture est un art social et religieux. Là où le peuple languit sous un despotisme sacerdotal ou monarchique, le génie national suffit souvent et parfois excelle à produire ces monuments d'une grandeur solide, qui témoignent hautement de la puissance publique, comme chez les Égyptiens, les Phéniciens, les Assyriens, les Perses. Ces édifices gigantesques, dont la grandeur imposante étonne l'esprit et le refoule sur lui-même, plein d'une crainte mystérieuse, ressemblent aux nations endormies sous l'oppression des religions d'État et du despotisme oriental. Rien ne s'y détache de l'ensemble en saillie indépendante; la sculpture, comprimée et rigide, n'est là que l'accessoire, parfois colossal, de l'architecture.
«Cependant cet ensemble n'est pas un tout harmonique. La disproportion est le caractère de cette architecture, auquel la sculpture répond par la monstruosité; mais l'incohérence, la bizarrerie des parties, disparaissent dans la puissance et la grandeur de la masse, de même que chez les peuples de l'Orient le génie individuel est absorbé par le génie social.
XXVIII.
«En Égypte, où la tradition a exercé l'empire le plus tyrannique, l'architecture fleurit comme art religieux et national; elle élève ces montagnes de pierre qui portent dans leurs flancs de royales sépultures, et qui jettent leur tristesse sur la monotonie de l'horizon; elle construit d'énormes enceintes et multiplie les colonnes en des séries de portiques interminables où la pensée se perd avec le regard. L'idée du beau, produit d'une conception tout intellectuelle, n'a rien de commun avec ces rêves bâtis d'une imagination sombre et superstitieuse. Mais l'instinct de la grandeur, joint au respect de la règle, le culte de la puissance visible et invisible, s'y font sentir comme dans toutes les institutions de ce peuple.
XXIX.
«À l'ombre de cette architecture gigantesque, solennellement monotone, la sculpture croît, mais n'éclôt pas. Enchaînée par le respect à la tradition religieuse, vouée à la tristesse par les mœurs et les usages de la vie égyptienne, elle demeure frappée d'immobilité comme l'esprit humain lui-même, pontife consacré du culte de la mort. Condamnée à reproduire sans fin des types invariables, où la figure humaine se dégrade en d'étranges associations avec des formes animalesques, elle est l'expression de ce peuple mystérieux, soumis et grave, qui voit dans la vie des animaux une image de la vie divine et un modèle à suivre, afin de participer lui-même, par l'asservissement à une règle imposée, à l'immutabilité sacrée des lois de l'univers.