«À Tyr et dans ses colonies, où s'épanouit une civilisation brillante, résultant de l'industrie et du commerce, l'empire de la religion est assez fort pour retenir l'art sous sa domination. Les temples sont vastes et ornés, mais les images des dieux ne sont le plus souvent que l'assemblage incohérent de formes disparates. Les combinaisons les plus étranges de la forme humaine avec des figures d'animaux ou de monstres imaginaires semblent avoir été recherchées par les Phéniciens pour exprimer l'idée confuse d'une divinité qui n'était que la personnification obscure des forces naturelles. Quelquefois, pour lui conserver un caractère encore plus mystérieux, ils représentaient cette divinité sans aucune forme et voilée d'une façon singulière.

«Ces représentations, dont, à défaut d'autres monuments, nous retrouvons l'image sur des monnaies et des pierres gravées, contrastent avec les formes élégantes que ces mêmes hommes avaient su donner à leurs vases et avec le raffinement de leur goût en fait de luxe. Rien ne montre mieux, ce me semble, quelle distance sépare une civilisation toute matérielle de la civilisation véritable, et comme quoi le progrès de l'art se lie essentiellement à un développement religieux ou philosophique.

XXXI.

«L'art assyrien est celui qui approche le plus de la vie et de la beauté de l'art grec. Ce qui frappe dans les édifices de Babylone et de Ninive, après le caractère imposant qu'ils ont en commun avec les monuments de l'Égypte, ce sont les représentations animées de la vie réelle qui s'y déployaient sur les murailles.

«Les bas-reliefs assyriens sont supérieurs, au point de vue de la plastique, aux bas-reliefs égyptiens, dans lesquels il ne faut voir, avec O. Müller, qu'une sorte d'écriture destinée à raconter des faits et à exprimer des idées, sans aucune pensée esthétique. Les scènes variées de guerre et de chasse qu'ils représentent dénoncent une vie nationale active et brillante, où le roi joue le rôle d'une divinité terrestre, assise sur son char, commandant le respect et l'obéissance. Les figures symboliques des dieux revêtent une majesté calme qui semble avoir été inspirée aux artistes par le spectacle de la nature. L'art assyrien est libre dans son inexpérience; il n'a rien de la roideur des formes imposées par une tradition religieuse: de là le charme qui perce à travers sa rudesse. Mais, s'il a trouvé la vie dans l'indépendance, il est resté loin encore de l'idéal. Il était réservé à l'anthropomorphisme grec de rencontrer la beauté souveraine dans l'union étroite de la nature humaine avec l'idée divine.

XXXII.

«Les monuments de la Perse donneraient lieu à des remarques analogues. Une magnificence barbare, un luxe intempérant de décoration, caractérise l'architecture persane, tandis que la sculpture offre un mélange singulier de roideur et de finesse, de dureté et d'élégance, emblème frappant d'un peuple qui vieillit sans progresser; la main se raffine, les procédés de travail se perfectionnent, l'esprit reste endormi dans ses langes. Il ne se réveillera complétement qu'en Grèce, chez les enfants d'une race privilégiée entre les races ariennes. Les temples-cavernes de l'Inde antique, ornés de sculptures bizarres, représentent l'état le moins avancé de l'architecture et de la plastique.

XXXIII.

«Au moyen âge, sous l'influence d'idées bien différentes, la sculpture se montre également dépendante de l'architecture; et, tandis que celle-ci produit des chefs-d'œuvre d'un genre nouveau, l'autre s'arrête à un degré de développement très-inférieur.

«Ici l'on n'a plus affaire aux religions de la nature qui écrasaient l'esprit sous leur morne tyrannie, comme les géants de la mythologie étaient écrasés sous les montagnes accumulées par la divine colère. Aussi l'élan est hardi et sublime.