«Les flèches des cathédrales déchirent les nuages et s'avancent dans l'air au-devant du soleil. Mais tout monte vers le ciel, et, dans les régions terrestres, il n'y a ni dilatation ni épanouissement; ce n'est qu'une échappée dans l'altitude. Il n'y a là pour la sculpture qu'un humble rôle de décoration. Le Dieu infini et invisible, qui remplit le sanctuaire de sa présence, n'a pas besoin d'apparaître sous des traits mortels. Quant aux anges et aux saints, leur corps n'est que le signe extérieur d'une vie toute spirituelle. Autant que les idées chrétiennes de pénitence et d'ascétisme, les formes élancées de l'architecture du moyen âge commandaient aux figures qu'on y associait l'allongement et la maigreur. La sculpture, enchaînée au pilier gothique, ne prit un peu de vie pour rompre ses liens qu'après avoir été visitée par un rayon venu de l'antiquité dans la nuit des cloîtres et des cathédrales.

XXXIV.

«Il en est tout autrement dans la Grèce antique. Aux temples massifs, disproportionnés, aux sanctuaires mystérieux de l'Égypte et de l'Asie ancienne où se cachent des idoles bizarres et qu'environnent des colosses monstrueux; aux églises où le Dieu pur esprit plane invisible sous les voûtes élevées, la Grèce oppose les demeures élégantes et joyeuses, tout éclatantes de beauté et de lumière, de ses dieux à figure humaine, comme elle oppose son génie philosophique et moral au génie symbolique et religieux de l'antique Orient et aux mystiques élans de la pensée chrétienne.

XXXV.

«On peut dire de la sculpture grecque qu'elle domine et régit l'architecture, comme elle est ailleurs dominée et régie par elle. Ici l'architecture reçoit la loi du beau, comme la sculpture.

«C'est sans doute la raison pour laquelle Vitruve établit entre les proportions du corps humain et les lois de l'architecture une analogie, fausse peut-être au point de vue scientifique, réelle au point de vue esthétique. Cette idée même de proportion qui éclate comme la lumière dans toutes les œuvres de l'art grec, et qui donne à l'architecture un caractère de perfection inconnu auparavant, semble suggérée à l'esprit par la contemplation du corps humain, ce chef-d'œuvre vivant de convenance et d'harmonie.

«C'est à la forme humaine que semble empruntée cette symétrie, qui n'est pas la symétrie froide de notre architecture classique moderne; c'est à la forme humaine sans doute, bien plutôt qu'à la nature inanimée, que les architectes grecs ont dû la pensée de ces courbes dont j'aurai plus tard à parler, et qui corrigeaient par je ne sais quoi d'organique la sécheresse de la géométrie. Dans leur enthousiasme pour la beauté de l'homme, après lui avoir autant que possible ravi l'ondulation de ses lignes si harmonieusement balancées, ils ont été jusqu'à revêtir de couleurs leurs édifices, afin de mieux imiter la nature par une apparence de vie.

«En Grèce, les statues ne sont pas faites pour l'ornement des temples, mais bien les temples pour le logement des statues.»

XXXVI.

Reprenons la parole: