Où retrouvera-t-on et une époque et un peuple pareils?

Rien ne l'annonce.

LIX.

À mesure que l'homme vieillit, il perd la séve, la verve, le désintéressement nécessaire pour les arts. Les Propylées, le temple d'Érechthée ou celui des Cariatides, sont à côté du Parthénon; chefs-d'œuvre eux-mêmes, mais noyés dans ce chef-d'œuvre: l'âme, frappée d'un coup trop fort à l'aspect du premier de ces édifices, n'a plus de force pour admirer les autres. Il faut voir et s'en aller, en pleurant moins sur la dévastation de cette œuvre surhumaine de l'homme, que sur l'impossibilité de l'homme d'en égaler jamais la sublimité et l'harmonie.

Ce sont de ces révélations que le ciel ne donne pas deux fois à la terre: c'est comme le poëme de Job ou le Cantique des Cantiques; comme le poëme d'Homère ou la musique de Mozart! Cela se fait, se voit, s'entend; puis cela ne se fait plus, ne se voit plus, ne s'entend plus, jusqu'à la consommation des âges. Heureux les hommes par lesquels passent ces souffles divins! ils meurent, mais ils ont prouvé à l'homme ce que peut être l'homme; et Dieu les rappelle à lui pour le célébrer ailleurs dans une langue plus puissante encore!

J'erre tout le jour, muet, dans ces ruines, et je rentre l'œil ébloui de formes et de couleurs, le cœur plein de mémoire et d'admiration!

Le gothique est beau; mais l'ordre et la lumière y manquent; ordre et lumière, ces deux principes de toute création éternelle. Adieu pour jamais au gothique!

LX.

De tous les livres à faire, le plus difficile, à mon avis, c'est une traduction. Or, voyager, c'est traduire; c'est traduire à l'œil, à la pensée, à l'âme du lecteur, les lieux, les couleurs, les impressions, les sentiments que la nature ou les monuments humains donnent au voyageur. Il faut à la fois savoir regarder, sentir et exprimer: et exprimer comment? non pas avec des lignes et des couleurs, comme le peintre, chose facile et simple; non pas avec des sons, comme le musicien; mais avec des mots, avec des idées qui ne renferment ni sons, ni lignes, ni couleurs.

Ce sont les réflexions que je faisais, assis sur les marches du Parthénon, ayant Athènes et le bois d'oliviers du Pirée et la mer bleue d'Égée devant les yeux, et sur ma tête l'ombre majestueuse de la frise du temple des temples. Je voulais emporter pour moi un souvenir vivant, un souvenir écrit de ce moment de ma vie! Je sentais que ce chaos de marbre si sublime, si pittoresque dans mon œil, s'évanouirait de ma mémoire, et je voulais pouvoir le retrouver dans la vulgarité de ma vie future. Écrivons donc: ce ne sera pas le Parthénon, mais ce sera du moins une ombre de cette grande ombre qui plane aujourd'hui sur moi.