Le poëte, au contraire, et j'entends par poëte tout homme qui crée des idées, en bronze, en pierre, en prose, en paroles ou en rhythmes; le poëte remue ce qui est impérissable dans la nature et dans le cœur humain. Les temps passent, les langues s'usent; mais il vit toujours tout entier, toujours aussi lui, aussi grand, aussi neuf, aussi puissant sur l'âme de ses lecteurs; son sort est moins humain, mais plus divin! il est au-dessus de l'orateur.

Le beau serait de réunir les deux destinées: nul homme ne l'a fait; mais il n'y a cependant aucune incompatibilité entre l'action et la pensée dans une intelligence complète. L'action est fille de la pensée, mais les hommes, jaloux de toute prééminence, n'accordent jamais deux puissances à une même tête; la nature est plus libérale! Ils proscrivent du domaine de l'action celui qui excelle dans le domaine de l'intelligence et de la parole; ils ne veulent pas que Platon fasse des lois réelles, ni que Socrate gouverne une bourgade.

LVII.

J'envoyai demander au bey turc Youssouf-Bey, commandant de l'Attique, la permission de monter à la citadelle avec mes amis, et de visiter le Parthénon. Il m'envoya un janissaire pour m'accompagner.

Nous partîmes à cinq heures du matin, accompagnés de M. Gropius.

Tout se tait devant l'impression incomparable du Parthénon, ce temple des temples bâti par Ietinus, ordonné par Périclès, décoré par Phidias; type unique et exclusif du beau, dans les arts de l'architecture et de la sculpture; espèce de révélation divine de la beauté idéale reçue un jour par le peuple artiste par excellence, et transmise par lui à la postérité en blocs de marbre impérissables et en sculptures qui vivront à jamais.

Ce monument, tel qu'il était avec l'ensemble de sa situation, de son piédestal naturel, de ses gradins décorés de statues sans rivales, de ses formes grandioses, de son exécution achevée dans tous ses détails, de sa matière, de sa couleur, lumière pétrifiée; ce monument écrase, depuis des siècles, l'admiration sans l'assouvir. Quand on en voit ce que j'en ai vu seulement, avec ses majestueux lambeaux mutilés par les bombes vénitiennes, par l'explosion de la poudrière sous Morosini, par le marteau de Théodore, par les canons des Turcs et des Grecs, ses colonnes en blocs immenses touchant ses pavés, ses chapiteaux écroulés, ses triglyphes et ses statues emportées par les agents de lord Elgin, sur les vaisseaux anglais, ce qu'il en reste est suffisant pour que je sente que c'est le plus parfait poëme écrit en pierre sur la face de la terre; mais encore, je le sens aussi, c'est trop petit!

LVIII.

Je passe des heures délicieuses couché à l'ombre des Propylées, les yeux attachés sur le fronton croulant du Parthénon; je sens l'antiquité tout entière dans ce qu'elle a produit de plus divin; le reste ne vaut pas la parole qui le décrit! L'aspect du Parthénon fait apparaître, plus que l'histoire, la grandeur colossale d'un peuple. Périclès ne doit pas mourir!

Quelle civilisation surhumaine que celle qui a trouvé un grand homme pour ordonner, un architecte pour concevoir, un sculpteur pour décorer, des statuaires pour exécuter, des ouvriers pour tailler, un peuple pour solder, et des yeux pour comprendre et admirer un pareil édifice!