Plus haut encore, à une distance d'environ cinquante pas, on voit un énorme bloc carré, dans lequel on a taillé des degrés qui servaient sans doute à l'orateur pour monter sur cette tribune, qui dominait ainsi le peuple, la ville et la mer.
Ceci n'a aucun caractère de l'élégance du peuple de Périclès; cela sent le Romain; les souvenirs seuls y sont beaux. Démosthène parlait là, et soulevait ou calmait cette mer populaire plus orageuse que la mer Égée, qu'il pouvait entendre aussi mugir derrière lui.
LIV.
Je m'assis là, seul et pensif, et j'y restai jusqu'à la nuit presque close, ranimant sans efforts toute cette histoire, la plus belle, la plus pressée, la plus bouillonnante de toutes les histoires d'hommes qui aient remué le glaive ou la parole. Quels temps pour le génie! et que de génie, de grandeur, de sagesse, de lumière, de vertu même (car non loin de là mourut Socrate) pour ce temps!
Ce moment-ci y ressemble en Europe, et surtout en France, cette Athènes vulgaire des temps modernes. Mais c'est l'élite seule de la France et de l'Europe qui est Athènes; la masse est barbare encore! Supposez Démosthène parlant sa langue brûlante, sonore, colorée, à une réunion populaire de nos cités actuelles: qui la comprendrait?
LV.
L'inégalité de l'éducation et de la lumière est le grand obstacle à notre civilisation complète moderne. Le peuple est maître, mais il n'est pas encore capable de l'être; voilà pourquoi il détruit partout, et n'élève rien de beau, de durable, de majestueux nulle part! Tous les Athéniens comprenaient Démosthène, savaient leur langue, jugeaient leur législation et leurs arts. C'était un peuple d'hommes d'élite; il avait les passions du peuple, il n'avait pas son ignorance; il faisait des crimes, mais pas de sottises.
Ce n'est plus ainsi; voilà pourquoi la démocratie, nécessaire en droit, semble impossible encore en fait dans les grandes populations modernes. Le temps seul peut rendre les peuples capables de se gouverner eux-mêmes. Leur éducation se fait par leurs révolutions.
LVI.
Le sort de l'orateur, comme Démosthène ou Mirabeau, les deux plus dignes de ce nom, est plus séduisant que le sort du philosophe ou du poëte; l'orateur participe à la fois de la gloire de l'écrivain et de la puissance des masses sur lesquelles et par lesquelles il agit: c'est le philosophe roi, s'il est philosophe; mais son arme terrible, le peuple, se brise entre ses mains, le blesse et le tue lui-même; et puis ce qu'il fait, ce qu'il dit, ce qu'il remue dans l'humanité, passions, principes, intérêts passagers, tout cela n'est pas durable, n'est pas éternel de sa nature.