Je ne sentais que ce qu'on éprouve à la vue d'une œuvre sans défaut, un plaisir négatif; mais une impression réelle et forte, une volupté neuve, puissante, involontaire, point!
Ce temple est trop petit; c'est un sublime jouet de l'art! Ce n'est pas un monument pour les dieux, pour les hommes, pour les siècles. Je n'eus qu'un instant d'extase: c'est celui où, assis à l'angle occidental du temple, sur ses dernières marches, mes regards embrassèrent à la fois, avec la magnifique harmonie de ses formes et l'élégance majestueuse de ses colonnes, l'espace vide et plus sombre de son portique, sur sa frise intérieure les admirables bas-reliefs des combats des Centaures et des Lapithes; et au-dessus, par l'ouverture du centre, le ciel bleu et resplendissant, répandant son jour mystique et serein sur les corniches et sur les formes saillantes des figures des bas-reliefs: elles semblaient alors vivre et se mouvoir. Les grands artistes en tout genre ont seuls ce don de la vie, hélas! à leurs dépens!
LI.
Au Parthénon il ne reste plus que deux figures, Mars et Vénus, à demi écrasées par deux énormes fragments de corniche qui ont glissé sur leurs têtes; mais ces deux figures valent pour moi à elles seules plus que tout ce que j'ai vu en sculpture de ma vie: elles vivent comme jamais toile ou marbre n'a vécu. On souffre du poids qui les écrase; on voudrait soulager leurs membres qui semblent plier en se roidissant sous cette masse; on sent que le ciseau de Phidias tremblait, brûlait dans sa main, quand ces sublimes figures naissaient sous ses doigts.
On sent (ce n'est point une illusion, c'est la vérité, vérité douloureuse!) que l'artiste infusait de sa propre individualité, de son propre sang, dans les formes, dans les veines des êtres qu'il créait, et que c'est encore une partie de sa vie qu'on voit palpiter dans ces formes vivantes, dans ces membres prêts à se mouvoir, sur ces lèvres prêtes à parler.
LII.
Mais le temple de Thésée ne vit pas comme monument: c'est de la beauté sans doute, mais la beauté froide et morte dont l'artiste seul doit aller secouer le linceul et essuyer la poussière. Pour moi, je l'admire, et je m'en vais sans aucun désir de le revoir. Les belles pierres de la colonnade du Vatican, les ombres majestueuses et colossales de Saint-Pierre de Rome, ne m'ont jamais laissé sortir sans un regret, sans une espérance d'y revenir!
LIII.
Plus haut, en gravissant une noire colline couverte de chardons et de cailloux rougeâtres, vous arrivez au Pnyx, lieu des assemblées orageuses du peuple d'Athènes et des ovations inconstantes de ses orateurs ou de ses favoris.
D'énormes blocs de pierre noire, dont quelques-unes ont jusqu'à douze ou treize pieds cubes, reposent les uns sur les autres, et portaient la terrasse où le peuple se réunissait.