LXIII.
Rebâtissons le Parthénon: cela est facile, il n'a perdu que sa frise et ses compartiments intérieurs. Les murs extérieurs ciselés par Phidias, les colonnes ou les débris des colonnes y sont encore. Le Parthénon était entièrement construit de marbre blanc, dit marbre pentélique, du nom de la montagne voisine d'où on le tirait.
Il consistait en un carré long, entouré d'un péristyle de quarante-six colonnes d'ordre dorique. Chaque colonne a six pieds de diamètre à sa base, et trente-quatre pieds d'élévation. Les colonnes reposent sur le pavé même du temple, et n'ont point de base. À chaque extrémité du temple existe ou existait un portique de six colonnes. La dimension totale de l'édifice était de deux cent vingt-huit pieds de long sur cent deux pieds de large; sa hauteur était de soixante-six pieds.
Il ne présentait à l'œil que la majestueuse simplicité de ses lignes architecturales. C'était une seule pensée de pierre, une et intelligible d'un regard, comme la pensée antique. Il fallait s'approcher pour contempler la richesse des matériaux et l'inimitable perfection des ornements et des détails. Périclès avait voulu en faire autant un assemblage de tous les chefs-d'œuvre du génie et de la main de l'homme, qu'un hommage aux dieux; ou plutôt c'était le génie grec tout entier, s'offrant sous cet emblème, comme un hommage lui-même à la Divinité. Les noms de tous ceux qui ont taillé une pierre ou modelé une statue du Parthénon sont devenus immortels.
LXIV.
Oublions le passé, et regardons maintenant autour de nous, alors que les siècles, la guerre, les religions barbares, les peuples stupides, le foulent aux pieds depuis plus de deux mille ans.
Il ne manque que quelques colonnes à la forêt de blanches colonnes: elles sont tombées, en blocs entiers et éclatants, sur les pavés ou sur les temples voisins: quelques-unes, comme les grands chênes de la forêt de Fontainebleau, sont restées penchées sur les autres colonnes; d'autres ont glissé du haut du parapet qui cerne l'Acropolis, et gisent, en blocs énormes concassés, les unes sur les autres, comme dans une carrière les rognures des blocs que l'architecte a rejetées.
Leurs flancs sont dorés de cette croûte de soleil que les siècles étendent sur le marbre; leurs brisures sont blanches comme l'ivoire travaillé d'hier. Elles forment, de ce côté du temple, un chaos ruisselant de marbre de toutes formes, de toutes couleurs, jeté, empilé, dans le désordre le plus bizarre et le plus majestueux: de loin, on croirait voir l'écume de vagues énormes qui viennent se briser et blanchir sur un cap battu des mers. L'œil ne peut s'en arracher; on les regarde, on les suit, on les admire, on les plaint avec ce sentiment qu'on éprouverait pour des êtres qui auraient eu ou qui auraient encore le sentiment de la vie. C'est le plus sublime effet de ruines que les hommes ont jamais pu produire, parce que c'est la ruine de ce qu'ils firent jamais de plus beau!
LXV.
Si on entre sous le péristyle et sous les portiques, on peut se croire encore au moment où l'on achevait l'édifice: les murs intérieurs sont tellement conservés, la face des marbres si luisante et si polie, les colonnes si droites, les parties conservées de l'édifice si admirablement intactes, que tout semble sortir des mains de l'ouvrier; seulement, le ciel étincelant de lumière est le seul toit du Parthénon, et, à travers les déchirures des pans de murailles, l'œil plonge sur l'immense et lumineux horizon de l'Attique.