Tout le sol à l'entour est jonché de fragments de sculpture ou de morceaux d'architecture qui semblent attendre la main qui doit les élever à leur place dans le monument qui les attend.

Les pieds heurtent sans cesse contre les chefs-d'œuvre du ciseau grec: on les ramasse, on les rejette, pour en ramasser un plus curieux; on se lasse enfin de cet inutile travail; tout n'est que chef-d'œuvre pulvérisé.

Les pas s'impriment dans une poussière de marbre; on finit par la regarder avec indifférence, et l'on reste insensible et muet, abîmé dans la contemplation de l'ensemble, et dans les mille pensées qui sortent de chacun de ces débris. Ces pensées sont de la nature même de la scène où on les respire: elles sont graves comme ces ruines des temps écoulés, comme ces témoins majestueux du néant de l'humanité; mais elles sont sereines comme le ciel qui est sur nos têtes, inondées d'une lumière harmonieuse et pure, élevées comme ce piédestal de l'Acropolis, qui semble planer au-dessus de la terre; résignées et religieuses comme ce monument élevé à une pensée divine, que Dieu a laissé crouler devant lui pour faire place à de plus divines pensées!

LXVI.

Je ne sens point de tristesse ici; l'âme est légère, quoique méditative; ma pensée embrasse l'ordre des volontés divines, des destinées humaines; elle admire qu'il ait été donné à l'homme de s'élever si haut dans les arts et dans une civilisation matérielle; elle conçoit que Dieu ait brisé ensuite ce moule admirable d'une pensée incomplète; que l'unité de Dieu, reconnue enfin par Socrate dans ces mêmes lieux, ait retiré le souffle de vie de toutes ces religions qu'avait enfantées l'imagination des premiers temps; que ces temples se soient écroulés sur leurs dieux: la pensée du Dieu unique jetée dans l'esprit humain vaut mieux que ces demeuras de marbre où l'on n'adorait que son ombre. Cette pensée n'a pas besoin de temples bâtis de main d'homme: la nature entière est le temple où elle adore.

LXVII.

À mesure que les religions se spiritualisent, les temples s'en vont: le christianisme lui-même, qui a construit le gothique pour l'animer de son souffle, laisse ses admirables basiliques tomber peu à peu en ruine; les milliers de statues de ses saints descendent par degrés de leurs socles aériens autour de ses cathédrales; il se transforme aussi, et ses temples deviennent plus nus et plus éclairés à mesure qu'il se dépouille des superstitions de ses âges de crépuscule et qu'il résume davantage la grande lumière qu'il propagea sur la terre, la pensée du Dieu unique prouvé par la raison et adoré par la vertu.

Lisez le Phidias de M. de Ronchaud, et vous comprendrez la grandeur du monument dans la grandeur du poëte.

LXVIII.

Tel est ce livre de Phidias, cet Homère de la pierre, qui a reconstruit l'Olympe en marbre comme le premier Homère l'avait reconstruit en vers plus immortels que ses divinités.