On résume en un clin d'œil sa vie et ses œuvres; on se demande: Qu'avons-nous perdu?

C'est ainsi que nous fûmes frappé non-seulement au cœur, nous-même, ami, collègue et voisin de campagne, presque contemporain d'années de M. de Marcellus, il y a quelques mois, en recevant le billet de faire part qui nous convoquait inopinément à ses obsèques, mais frappé à l'esprit; c'est ainsi qu'en nous interrogeant quelque temps après avec plus de sang-froid sur ce que la France venait de perdre en lui, nous nous répondions: «La France vient de perdre non un orateur, non un poëte, non un écrivain de profession, non un savant de métier, mais plus qu'un orateur, plus qu'un poëte, plus qu'un écrivain, plus qu'un érudit; elle vient de perdre un homme de goût!

«Le dernier des classiques est mort!»

II.

Or qu'est-ce qu'un homme de goût? qu'est-ce qu'un classique? Qu'est-ce que les Anglais appellent un grand scholar, un lettré par excellence?

C'est un homme qui, sans rien prétendre, aspire à tout; c'est un volontaire de la littérature; c'est un homme qui, doué d'un doux loisir et convaincu que les jouissances de l'esprit sont les premières des jouissances, consacre ce loisir aux études désintéressées qui remplissent les heures vides de certains jours, et qui les font couler comme un fleuve fertilisant sur les bords de la vie.

C'est un homme qui a plus de bonheur à admirer les autres qu'à être admiré lui-même; qui demande pardon de son mérite à ceux qui en ont souvent moins que de prétention, et qui, ne briguant aucun renom pour lui, forme ce milieu anonyme, atmosphère vivante de ceux qui parlent ou écrivent, la galerie qui applaudit, la critique, le parterre des lettres, sans lequel il n'y aurait point de lettres dans un pays, le nom collectif, un des noms de ce public d'élite enfin qui n'affecte aucune gloire, mais qui la donne à une nation, dont la première gloire est d'aimer ceux qui d'une part de leurs noms lui font un surnom national et immortel.

III.

Voilà ce qu'on appelle un homme de goût! Ajoutons que ces esprits exquis sont en général des esprits classiques, adorateurs des traditions, imitateurs des modèles transmis par les âges, traducteurs des chefs-d'œuvre que l'antiquité nous a légués; répugnant aux innovations de style toujours un peu désordonnées ou hasardeuses et faisant dresser l'oreille au goût, conservateurs un peu timides des formes du style; ayant le culte respectueux du beau antique, sans en avoir le fanatisme; classiques, en un mot, de caractère, d'éducation, d'habitude, derrière lesquels on peut marcher un peu lentement, mais avec lesquels on ne risque pas de s'égarer; des guides des lettres, en un mot.

Le premier des hommes de goût, le dernier des classiques! voilà ce que la France littéraire venait de perdre avec M. de Marcellus.