IV.

Je ne voulus pas prendre la plume et analyser la perte que la littérature classique venait de faire en lui, dans le premier moment de ma douleur: je craignais que le cœur en moi ne faussât le jugement ou n'exagérât l'éloge; je voulais rester vrai pour être juste. J'attendis que les quelques jours de liberté que tout homme trop affairé se donne en automne me renfermassent dans le solitaire manoir de Saint-Point, déshabité maintenant en attendant qu'on m'en dépouille, et me rapprochassent de ce château d'Audour, ouvert il y a moins d'un an à l'hospitalité littéraire, et maintenant fermé par le deuil d'une veuve muette de douleur, qui n'accepte que les consolations de l'amitié.

La solitude complète est la consolatrice des pertes trop senties, parce qu'elle n'essaye pas de consoler l'inconsolable, et qu'elle ne tente pas de s'interposer entre ce qu'on a perdu et ce qu'on voit toujours.

V.

Le château d'Audour, dans une des hautes vallées qui séparent le Mâconnais du Charolais, était la résidence d'automne, le Tusculum studieux de M. de Marcellus, depuis que la Restauration, qu'il avait tant aimée, avait été renversée et proscrite par ceux auxquels elle avait rendu la patrie, depuis que la République avait remplacé cette anarchie royale et que le neveu de César régnait en France.

Cet Audour est un immense édifice semblable à un caravansérail d'Orient, s'élevant seul au sommet d'une colline de sable; les grilles en sont toujours ouvertes du côté du nord, comme si le passant avait droit d'asile dans ses vastes corridors, où le colporteur ambulant dépose sa balle à l'ombre sans que personne l'interroge sur son droit d'emprunter cette ombre pour se reposer.

Du côté du midi, des enfilades de salles et d'appartements ouvrent par un perron sur une vallée étroite, reste d'une terrasse, où des pentes gazonnées, des bouquets de cèdres et de sapins et un lac conduisent l'œil jusqu'au delà de la vallée, et le font remonter sur une large colline où la route blanche et vide serpente entre une forêt de chênes. Quelques rares toits gris, couverts de chaume, y fument le soir et le matin et indiquent la place des chaumières qu'on ne découvre au loin qu'à leur fumée dans le ciel. C'est un château de Marie Stuart dans un paysage écossais.

VI.

C'est une chose remarquable en général, que ces hommes d'étude, de goût, de littérature exquise et savante, habitent, comme Walter Scott, des demeures féodales, comme la Brède de Montesquieu, comme Montbar et sa tour de Buffon, comme le manoir de Montaigne en Gascogne, comme M. de Marcellus à Audour.

Il semble que ces solitaires résidences inspirent à leurs possesseurs quelque chose du repos, des loisirs studieux, des goûts conservateurs, des contemplations philosophiques qui caractérisent ces hommes de paix.