XIX.

Le génie et la passion sont quelquefois politiques.

M. de Chateaubriand avait de la passion et du génie: passion de jeune émigré pour les Bourbons, dieux de sa jeunesse; génie des hautes affaires, qui donne aux hommes comme lui les grandes inspirations pour les républiques ou pour les monarchies. Il sentait que les Bourbons devaient quelque chose de grand au monde pour se faire pardonner l'abaissement de la France, qui n'était pas leur ouvrage, et dont l'injustice publique les rendait responsables.

Il leur inspirait la guerre en Espagne, guerre qui était dans leur nature, guerre de restauration, de constitution même; guerre d'intervention contre la démagogie espagnole et contre l'insurrection militaire, mais guerre désintéressée de toute conquête.

Cette guerre, qui flattait l'ambition de gloire de l'armée, était surtout politique, en ce qu'elle engageait l'armée mécontente à servir sous un Bourbon pour un Bourbon, et à tirer un premier coup de feu pour leur cause. Ce coup de fusil vaudrait mille serments.

Le premier ministre, M. de Villèle, qui gouvernait alors sagement, mais sans audace, répugnait à cette guerre et se plaisait à temporiser; M. de Chateaubriand avait pour M. de Villèle le dédain secret des hautes imaginations pour les timides conseils; il brûlait de la passion d'amener un congrès, bien convaincu que l'éclat de son nom forcerait M. de Villèle à l'y envoyer, et qu'une fois envoyé à Vérone, en apparence sans parti pris, il serait maître des résolutions de l'Europe. Pour cela, il fallait vaincre la répugnance de l'Angleterre en séduisant ou en domptant M. Canning. C'est à quoi il travaillait à Londres, quand M. de Marcellus l'y rejoignit.

XX.

Les pensées de l'ambassadeur et du secrétaire se confondaient dans le même royalisme décidé. Ils voulaient l'un et l'autre la gloire pour les Bourbons, et par conséquent la guerre d'Espagne. Périr pour périr, ils préféraient périr par une honteuse défection de l'armée, plutôt que de périr à petit feu par une lâche condescendance aux jalousies de l'Angleterre. Ils n'avaient aucun secret l'un pour l'autre.

M. de Marcellus et M. Canning étaient liés par les goûts littéraires communs que le premier ministre anglais avait conservés de son premier métier de journaliste. Ils traitaient ensemble dans la langue classique grecque et latine les affaires secondaires qui sont, sous un ambassadeur négligent, des détails de la compétence des secrétaires dans les grandes ambassades. Ces fréquentes occasions de se voir et de s'entendre avaient noué entre M. Canning et M. de Marcellus une amitié aussi familière que la politique en permet entre hommes de deux nations rivales.

M. Canning avait une fille unique, douée d'autant de beauté que d'agréments d'esprit. Le bruit courut à Londres que le ministre voyait sans ombrage un gendre futur dans le jeune Français assidu dans ses salons. Mais, diplomate avant tout, il ne voulait plaire qu'autant que cette liaison avec la famille de M. Canning ne coûterait rien à ses devoirs politiques de Français et de partisan de l'intervention européenne en Espagne.