Sa fidélité à M. de Chateaubriand, son honneur et son ambition, lui faisaient facilement dominer le goût éphémère qu'on lui supposait pour la fille du ministre anglais. Entre le cabinet de M. Canning et son salon, il y avait pour lui l'Espagne; la liaison n'alla jamais plus loin que l'intérêt des affaires. M. de Chateaubriand, loin de prendre ombrage de cette intimité entre son premier secrétaire et le ministre qu'il caressait alors pour l'amener au congrès, redoubla de confiance, et fit de M. de Marcellus son confident et son envoyé à Paris.
M. de Marcellus partit, vit M. de Villèle, et lui persuada de satisfaire l'ambition du grand poëte en l'associant à M. de Montmorency et à M. de la Ferronays, pour complaire à l'orgueil diplomatique de M. de Chateaubriand et pour décorer l'ambassade.
XXI.
M. de Marcellus, en son absence, resta chargé d'affaires à Londres, correspondant secret de M. de Chateaubriand. Il a donné dans un volume, chef-d'œuvre de diplomatie confidentielle, toutes ses dépêches à M. de Chateaubriand pendant le congrès, et toutes les réponses de M. de Chateaubriand, de Vérone et de Paris. Jamais esprit plus délié dans une situation plus délicate:—entre M. Canning, qu'il fallait ménager; M. de Chateaubriand, qu'il fallait flatter et informer; le roi, qu'il fallait intéresser; M. de Villèle, qu'il fallait éviter de blesser,—n'eut une tâche plus complexe, et ne dut montrer sous plus de faces la loyauté d'un homme d'honneur, la dextérité d'un homme de plume, la fermeté d'un homme de résolution, l'agrément d'un homme de lettres dans le sérieux d'un diplomate; et cet homme avait vingt-cinq ans!
Ce portefeuille, ouvert sans indiscrétion après la mort de tous les hommes principaux qui s'y dévoilent, et après la chute de la Restauration qu'on y voit agir, atteste une supériorité de vues et une richesse d'intelligence et de caractère diplomatique dans cette grande négociation du règne de Louis XVIII, qui fait contraste avec les négociations de la royauté de 1830!
Et cependant ce n'était que la moitié de la France, car la France n'est jamais tout entière que dans la guerre; dans sa diplomatie et dans ses parlements, elle ne montre jamais que la moitié de ses capacités, tant elle est divisée en deux fractions par les partis qui la déchirent. Les Talleyrand, les Foy, les orateurs, étaient opposés par esprit de parti à la guerre d'Espagne; M. de Montmorency, M. de Chateaubriand, seuls la voulaient, avec les amis des Bourbons.
Elle eut lieu, elle accomplit ce qu'elle avait à accomplir. L'Angleterre et M. Canning restèrent immobiles, murmurants, déconcertés, confondus. Ils se vengèrent de leur déception en Espagne, en fomentant et en reconnaissant en Amérique l'indépendance des Amériques espagnoles, dont trente ans de guerres civiles n'ont pas encore éteint les conséquences.
M. Canning en mourut. M. de Chateaubriand imita peu de temps après les oppositions qu'il avait rudement invectivées dans le ministre le plus brillant, mais le plus illogique, de la Grande-Bretagne. Sa conduite à l'égard, des deux rois, Louis XVIII et Charles X, ne fut plus qu'une série de petites vengeances masquées sous une fidélité d'apparat. La nature avait fait en lui un poëte de décadence dans une prose qui était le récitatif de la poésie, un orateur d'académie; elle en avait fait, au contraire, un homme d'État de premier rang et de première influence, nié par les partis et perverti par ses propres rancunes.
XXII.
Voilà comment les partis nous jugent et nous classent pendant que nous vivons! La mort seule est juste, et dit hardiment à nos mémoires le bien et le mal; elle nous fait notre épitaphe sur une pierre de granit, que ni les flatteurs ni les dénigreurs n'effaceront plus.