On ne peut reprocher à M. de Marcellus qu'un excès de faveur pour son maître en diplomatie, mais cette faveur même tient à la reconnaissance et à la bienveillance de son esprit. À cela près, nous ne connaissons pas un recueil de dépêches mieux senti, mieux écrit, présentant au lecteur sérieux, dans un meilleur style, plus de lumière et plus d'agrément.
XXIII.
Autant qu'il nous en souvient, car nous écrivons ceci sans document daté sous les yeux, et seulement de mémoire, dans la solitude d'une campagne isolée, M. de Marcellus quitta Londres, peu de temps après que M. de Polignac y fut arrivé, comblé des marques de satisfaction du roi. Il fallait lui donner une compensation dans un poste diplomatique en chef; il méritait qu'on lui en trouvât un: on créa ce poste auprès d'un prince de la maison de Bourbon d'Espagne, fils de la reine d'Étrurie, qui régnait alors à Lucques et qui devait, après Marie-Louise, régner à Parme.
M. de Marcellus venait alors d'épouser, à Paris, une femme d'une naissance éminente, d'un esprit héréditaire, d'une beauté remarquée dans son siècle, mademoiselle de Forbin, fille du comte de Forbin, directeur des musées, homme dont les agréments de figure, les succès de salon ou de cour sous deux règnes, l'esprit épigrammatique, et les talents en peinture et dans les lettres, faisaient un ornement de l'époque impériale, dépaysé dans le royalisme de la Restauration.
Madame de Duras eut la première idée de cette alliance. Madame de Marcellus, extrêmement jeune encore, suivit son mari, plus grave et plus mûr, dans les cours d'Italie. Je l'avais entrevue enfant pendant mes courts séjours à Mâcon, dans des fêtes chez ma mère, comme un éblouissement précoce d'aurore qui promet une splendeur de beauté plus tard; quand la beauté tient ses promesses, elle devient monumentale, et ce fragile monument de la nature devient immortel et classique par le souvenir.
XXIV.
Résidant depuis quatre années dans la Toscane, dont le ministère français détachait Lucques pour en faire une légation de famille en faveur de M. de Marcellus, je fus obligé d'aller, à la suite de M. de Lamaisonfort, mon chef, prendre congé du duc de Lucques et d'introduire auprès de sa cour le nouvel envoyé. Dans ce démembrement de notre propre légation, j'avais perdu de vue la charmante ambassadrice.
XXV.
Trois ans après, la révolution de 1830 avait renversé tout ce bonheur, toute cette cour, toute cette ambition; de ce couple, rien n'avait survécu que les grâces sévères de la femme, un pli de tristesse sur les lèvres, une arrière-pensée dans les yeux. Une vie recueillie et solitaire, dans un vieux château de Bourgogne, au milieu d'un site froid et âpre, avait remplacé cette belle vie d'Italie par une existence plus sévère, pleine de vertus pieuses et charitables, et répandu on ne sait quel deuil anticipé sur ce seuil couvert maintenant d'un deuil éternel!
Voilà la vie!