M. de Marcellus n'hésita pas un moment entre sa passion naturelle, l'ambition, et son honneur de famille: il se retira, triste mais résolu, dans la campagne et dans les lettres; il passa les quinze plus belles années de sa vie dans ces loisirs occupés qui lui tenaient lieu de tout, cariatide de sa bibliothèque à Audour et à Paris. Il reprit la vie d'étudiant helléniste dans la société de quelques amis: à défaut de la gloire diplomatique, qu'il regrettait, il aspira silencieusement à la dignité des lettres, qui ne lui suffisait pas, mais qui l'intéressait.
Sans jamais conspirer, ni même agiter son pays, il allait souvent porter l'hommage de sa fidélité à la cour des rois tombés. Il ne versa jamais sur le seuil de leur exil l'amertume ou le dénigrement, qui ouvre le sanctuaire de l'infortune, comme cette fidélité d'ostentation qui montre du doigt aux ennemis du dehors les faiblesses ou les ridicules de l'intérieur des rois.
Les Mémoires de M. de Chateaubriand sont pleins de railleries inconvenantes; M. de Marcellus s'en préserva. Il aurait voulu sans doute conseiller dignement son prince, il ne s'offensa jamais de se voir préférer les conseils d'autrui.
La République de 1848 lui donna la joie de voir la France libre de se choisir un gouvernement; il ne se fit pas les illusions des partis pressés de nouvelles chutes; il ne participa ni aux illusions, ni aux fusions, ni aux conspirations; il comprit que la fin du siècle était au tâtonnement, aux essais, aux déviations du peuple en tout sens. Il se dévoua tout entier à l'étude, région sereine, d'où l'on voit tout sans s'étonner de rien.
XXVI.
De cette vie d'étude il sortit successivement pour une demi-publicité d'élite une longue série de livres, les uns, souvenirs personnels de ses voyages, fleurs de sa jeunesse, recueillies de vingt à vingt-cinq ans en Orient, desséchées entre les pages de ses notes rapides, dont il recueillit à loisir l'essence et l'odeur pour en recomposer les meilleurs parfums de sa vie; les autres, des morceaux d'histoire diplomatique et politique, très-neufs, très-originaux, très-instructifs, qui révèlent au temps présent les pensées calomniées du gouvernement des Bourbons; les autres enfin, entièrement d'érudition littéraire, traductions, dissertations, commentaires sur les textes du grec ancien et du grec moderne dont il a prodigieusement enrichi la littérature de ces derniers temps. De ces livres, quelques-uns sont exclusivement réservés aux érudits hellénistes; d'autres contiennent, à côté des textes grecs, des commentaires anecdotiques qui mêlent avec grâce et naïveté l'homme au mot, et qui révèlent les mœurs des peuples par une leçon sur leur idiome.
Jamais l'intérêt et la grâce n'avaient été plus indissolublement pétris dans des pages scientifiques; même quand on ne lit pas le texte, on lit le commentaire, et on emporte des images ravissantes de tous les pays qu'on a parcourus avec un tel guide.
Dans ses dernières années, M. de Marcellus, persévérant dans son exhumation des trésors de la Grèce moyenne, traduisait encore le poëme de décadence de Nonnos, poëte égyptien du IVe siècle, qui fit une dernière épopée en grec, débauche d'érudition dont M. de Marcellus s'excuse avec raison, et dont rien ne peut l'excuser que son loisir.
Ce beau et pénible travail ne pouvait servir que quelques curieux de l'Académie des inscriptions. Puisqu'il se consacrait au servile et aride labeur de la traduction, la vraie Grèce, la Grèce originale et classique, n'avait-elle rien à lui offrir de plus précieux que Nonnos? Lui, si digne de traduire Homère, lui qui en avait sucé la moelle dans l'Épire et dans la moindre île de l'Archipel, ne pouvait-il pas lutter avec ces pédants qui nous traduisent des textes morts au lieu de nous traduire des mœurs et des lieux dont ils ne peuvent découvrir le sens à travers la littéralité des vers? Est-ce qu'un poëme populaire comme celui d'Homère n'est pas une perpétuelle allusion? Est-ce que l'allusion n'est pas la clef du poëte épique et populaire?