Jamais je ne me consolerai que M. de Marcellus ou M. de Chateaubriand ne nous ait pas traduit Homère et la Bible; c'était un travail digne d'eux, et ils étaient dignes de ce travail!

Homère, par M. de Marcellus, la Bible, par Chateaubriand, eussent été deux livres précieux pour la littérature française; elle manque d'antiquités, ils lui auraient donné ce qui lui manque. Chateaubriand ne le daigna pas, Marcellus ne le tenta pas, mais par modestie! L'un et l'autre furent emportés longtemps, par le courant politique, loin des études qui immortalisent, vers les grandeurs qui trompent; quand la politique les rejeta comme des naufragés sur les rivages, Chateaubriand était trop vieux, Marcellus trop timide. L'un écrivit ses Mémoires d'outre-tombe, qui ne sont que l'écho trop âpre des passions de sa vie, un Saint-Simon personnel, chargeant la postérité de ses petites vengeances; l'autre se contenta d'amuser les loisirs de sa vie retirée par des éruditions curieuses, par des souvenirs historiques, et par des traductions d'œuvres secondaires qui méritèrent bien de ses contemporains, mais qui ne donnèrent pas à son nom toute la célébrité que ses travaux méritent.

XXVIII.

Parmi ces livres, qu'on pourrait appeler Opuscules, Mélanges, quelques-uns cependant, quoique écrits d'un ton familier et léger, sont des fragments très-diserts, très-graves et très-distingués d'histoire contemporaine, des documents très-intéressants d'histoire du siècle.

La politique de la Restauration, entre autres, est une justice sévèrement rendue à la haute pensée de Louis XVIII, le vrai roi de la liberté moderne, compatible avec la démocratie, vraie pensée du temps.

Nous l'étudierons tout à l'heure.

XXIX.

À peine retiré dans son honorable repos et dans son volontaire exil d'Audour, il ne consuma pas son loisir à se plaindre du sort qui se joue des hommes: il se replia sur lui-même, et il écrivit, tout chaud encore de ses impressions de jeunesse, ses Souvenirs d'Orient. C'est une odyssée en prose tout à la fois élégante, badine, pittoresque, érudite, charmante, de six mois, à travers la mer homérique. On suit ce jeune homme d'île en île, d'écueil en écueil, de continent en continent, de surprise en surprise, Homère à la main, de Byzance en Égypte, d'Égypte en Syrie, de Syrie en Palestine, de Palestine à Jérusalem, de Jérusalem à la mer Morte, de Jéricho à Chypre, de Chypre à Scio et aux montagnes de l'Albanie.

La lecture de ces deux civilisations, la Bible, l'Évangile, l'Odyssée dans les mains, est un cours d'histoire, de poésie, de jeunesse en action, qui retrempe l'âme dans l'âpre senteur de l'Archipel.

Il me semblait, en parcourant ces deux volumes, que je naviguais moi-même, comme dans ma jeunesse, sur ces flots classiques, et qu'au réveil des nuits pendant lesquelles le flot mouvant fait franchir les distances, le brouillard du matin, dissipé au souffle du vent d'été, tirait le rideau du ciel sur l'une ou l'autre de ces îles, et les faisait repasser sous mes yeux avec leur nom, leur histoire, leur poésie, leurs costumes, leur population: pittoresques étoiles de la mer bleue, resplendissantes au matin sur le fond clair de ce ciel d'eau.