À chaque île son impression, sa citation, son anecdote, son souvenir touchant ou local, son enchantement, sa mémoire! Éternelle jeunesse de la poésie de l'histoire, de la nature, de l'amour, se répercutant dans la jeunesse du navigateur! Le caractère de ce livre, c'est la jeunesse, c'est l'ivresse, c'est la fête du cœur et de l'esprit. M. de Marcellus a vingt ans, et il vogue à travers les illusions de la vie dans cet archipel des plus beaux songes de l'homme! À chaque île, il faudrait citer une scène et un vers! Lisez tout, et vous retrouverez vous-même vos vingt ans.

Il y a là cependant un souvenir qui rappelle les miens plus que tous les autres: c'est celui d'une femme célèbre, énigme mystérieuse du roman ou de l'histoire, lady Esther Stanhope, que M. de Marcellus visita auprès de Saïde, dans la fleur de sa beauté et dans le prestige de ses aventures, et que je visitai moi-même, vingt ans après, dans la maturité de ses années et dans la constance de son exil du vieux monde!

XXX.

Écoutez M. de Marcellus:

«J'étais à Saïde (l'ancienne Sidon) le 15 juin 1820, un mois après mon départ de Constantinople. Une faible brise de l'ouest amena l'Estafette à l'abri de l'écueil qui forme à lui seul la rade de la ville, depuis que le célèbre prince des Druses, Fakhr-el-din (Facardin), en a fait combler le port pour éloigner les flottes turques.

«À notre arrivée devant chaque ville, avant de saluer le pavillon ottoman, le capitaine envoyait un officier à terre pour y régler cette cérémonie. Ici, l'enseigne de vaisseau détaché pour la négociation revint nous assurer de tout le désir qu'on avait de nous rendre notre politesse maritime; mais en même temps, le château se trouvant totalement privé de poudre, le gouverneur turc priait le capitaine français de lui en faire passer autant de charges qu'il désirait de coups de canon. Cette réponse égaya l'équipage; et il fut stipulé qu'on se dispenserait de part et d'autre de l'étiquette. Mais, je ne sais pourquoi, j'ai plus envie de croire à l'avarice du gouverneur qu'au dénûment de la citadelle.

«Le mouillage de Saïde étant peu sûr, je vis la goëlette mettre à la voile pour Saint-Jean d'Acre, où nous nous donnâmes rendez-vous, et je restai seul sur la côte de Syrie.

XXXI.

«Quelques Français, nés sous cet heureux climat, m'accueillirent avec tout ce qu'ils pouvaient se rappeler de notre langue, qui fut celle de leurs pères, mais qu'eux-mêmes ne parlent plus aujourd'hui: quelques mots usuels leur sont venus par tradition. Le consul lui-même, familiarisé avec de nouvelles mœurs, avait peine à se souvenir en ma faveur des habitudes françaises. Mon oreille, accoutumée aux sons rapides et doux de la langue grecque, aux articulations lentes et sonores de l'idiome turc, se trouvait entièrement étrangère au ton de l'arabe vulgaire, et semblait frappée par instant de quelques phrases harmonieuses au milieu des cris d'un jargon guttural.

«Cet isolement complet redoubla le désir que j'avais depuis longtemps de me rapprocher du seul Européen habitant ces contrées. Je savais que lady Esther Stanhope s'était établie en Syrie, et qu'elle était alors dans sa maison d'Abra, voisine de Saïde.