«Lady Stanhope m'avait quitté un instant dans le cours de la nuit; je la vis revenir bientôt, et je m'aperçus qu'elle boitait; je lui en demandai la cause.
«Je visitais mes juments arabes, suivant mon habitude de tous les soirs, me répondit-elle, et je viens de recevoir un coup de pied qui m'a atteinte légèrement.» En effet, en passant la main sur son genou, elle la retira sanglante. Je la priai d'appeler ses femmes, elle se mit à rire.
«—Des femmes de chambre! me dit-elle; je n'en ai plus; elles n'ont pu supporter la vie du désert: je les ai renvoyées en Europe. Quelques Arabes me servent ici; je parle leur langue, et leurs soins me suffisent.»
«J'avais manifesté l'intention de retourner à Saïde dans la nuit même; lady Stanhope ne voulut pas le permettre, et elle m'engagea à passer quelques jours auprès d'elle: je dus m'y refuser à mon tour; mes moments étaient comptés, et je m'excusai sur mon pèlerinage.
«Vous allez à Jérusalem, me dit-elle; vous n'y verrez que des prêtres haineux et des dissensions interminables. Puisque vous voulez me quitter sitôt, je vais prendre congé de vous. On va vous conduire dans la chambre qui vous est destinée. Un Arabe sur le Liban ne vous recevra pas comme une Anglaise à Londres; mais acceptez de bon cœur ce que je vous offre de même.—Adieu, Monsieur, ajouta-t-elle en mettant la main sur son cœur, que le bonheur vous accompagne! Je vous ai vu avec plaisir, et c'est ce que je dis bien rarement des autres voyageurs.»
«Je répondis à ses vœux par des expressions sincères. Elle me quitta.
«En arrivant dans la chambre qui m'était préparée, on m'apporta de sa part une écritoire: elle me faisait prier de lui laisser mon adresse. Agité de souvenirs, je ne pus fermer l'œil du reste de la nuit; au point du jour, j'appelai mon guide. Deux chevaux arabes étaient à ma porte, je les acceptai jusqu'au bas de la montagne. Je les renvoyai de là, et je repris lentement le chemin qui conduit à Saïde.»
XXXIX.
Je reprends:
Et maintenant que j'ai vécu, et que j'ai connu le néant et l'ironie de la vie dans le monde des réalités politiques, j'ai pris de lady Esther Stanhope une tout autre idée que celle que j'en ai eue à Djoum dans la nuit que je passai avec elle dans son ermitage du Liban.