D'autres philosophes de l'Orient ne se sont pas arrêtés devant ce suicide de l'espèce, témoin les faquirs de l'Inde et les monastères du Thibet. Une fois entré dans le domaine du sophisme contre nature, il y a toujours un fou qui en dépasse un autre: la démence a son émulation comme le génie. Les instincts seuls ramènent le monde à la vérité.
Aussi voyez combien, dans son utopie d'éducation des enfants sans mère, Platon s'enfonce dans l'absurde en contredisant la nature, plus divine heureusement que lui!
XXV.
La nature a donné à la mère un admirable instinct d'amour pour l'enfant sorti de son sein, formé de son sang, et à qui la nature a préparé, avant de l'appeler au jour, un berceau tiède et un lait nourrissant sur le sein de la femme. Cet instinct d'amour, qui se satisfait d'abord providentiellement pour l'enfant par le soulagement que la mère éprouve à donner son lait, devient ensuite une habitude de tendresse maternelle qui transforme l'attrait physique en sollicitude morale, et qui attache la mère à l'enfant et l'enfant à la mère, comme la branche au bourgeon, comme le fruit à la tige.
Une mère est une providence innée que chaque enfant trouve d'avance couchée près de son berceau, debout près de sa jeunesse. Que pourrait inventer de mieux un législateur, s'il avait la nature à sa disposition et s'il était chargé de perpétuer et de moraliser l'espèce humaine? Nous défions les utopistes d'inventer un plus beau et plus doux poëme que celui-là!
Eh bien, que fait Platon? Il bouleverse à l'instant ce divin poëme de la maternité; il défend à la mère de connaître son enfant, à l'enfant de se suspendre à la mamelle de sa mère; il condamne celle-ci à subir les souffrances de la gestation et de l'enfantement, à faire tarir dans son sein le lait providentiel qui demande à couler ou qui reflue avec fièvre et danger de mort au cœur de la mère.
Il enrôle à prix d'argent une bande de nourrices mercenaires, fécondées on ne sait par qui ni comment, et il charge cette cohue d'allaiteuses prostituées, sous la direction de matrones indifférentes, de nourrir et d'élever en commun la génération future de son peuple.
Personne n'aura ainsi ni père ni mère; personne ne sera ni mère ni père, à son tour; égalité d'abandon, de misère et d'ignorance de son origine! C'est-à-dire, en deux mots, qu'il faut un troupeau au lieu d'une humanité.
Pire qu'un troupeau, car dans le troupeau le petit tette, connaît et caresse sa mère; mais le petit de l'homme et de la femme sucera le sein de l'étranger et ne connaîtra que le lait vénal de la nourrice mercenaire payée par l'État.