Or que dit l'instinct, ce législateur inné de la société humaine?
Il dit que la propriété est la première loi de la nature. L'homme ne vit que des choses qu'il s'approprie, c'est-à-dire qu'il incorpore à son être. Il s'approprie l'espace, par la place qu'il y occupe et dont on ne peut le priver qu'en le tuant; il s'approprie le temps, par la durée plus ou moins prolongée qu'il lui emprunte; il s'approprie la lumière, par le regard, qui fait entrer tout ce qui est visible dans son âme à travers ses yeux; il s'approprie les bruits, les sons, les paroles, les significations des paroles, par l'oreille; il s'approprie l'air nécessaire à sa poitrine, par la respiration; il s'approprie les fruits et les aliments de la terre indispensables à sa conservation, par la main et par la bouche; et, quelle que soit l'étendue de ses possessions ou de ses domaines, il ne peut s'approprier réellement et corporellement en effet que la partie de ces éléments ou de ces aliments nécessaires à ses cinq sens: le surplus, sous une forme ou sous une autre, retourne aux autres hommes, qui ont le même droit de vivre que lui.
Cette loi d'appropriation universelle a été la loi primitive de toute propriété. L'homme est un être propriétaire; celui qui le nie n'a pas lu les premières lettres du code de la nature. La propriété, c'est la vie: voilà l'axiome vraiment philosophique; quiconque dépossède tue!
XXIII.
Mais l'homme social n'est pas seulement individu, il est être collectif; il se compose du père, de la mère et de l'enfant; le père, la mère, l'enfant, voilà la trinité terrestre ou plutôt voilà l'unité humaine, voilà la famille. L'homme isolé n'est pas tout entier homme, car il n'a pas la faculté de se reproduire et de se perpétuer. C'est la famille qui est l'homme, car elle est l'homme dans les trois temps de son être: le passé, le présent, l'avenir. L'homme a le jour, la famille seule a la perpétuité; la famille, c'est la vie de l'humanité.
Or, du jour où l'homme s'est uni à la femme, il a senti doubler en lui l'instinct de la propriété, car, ce qu'il s'appropriait pour un, il a fallu songer à l'approprier pour deux, c'est-à-dire pour lui et sa compagne. Et, du jour où il a eu un fils, il a senti tripler en lui l'instinct sacré de l'appropriation, car, ce qu'il s'appropriait pour deux, il a fallu songer à se l'approprier pour trois; et, quand la famille a multiplié encore par la fécondité de sa compagne, il a senti multiplier d'autant l'instinct, et, disons plus juste, le droit de son appropriation.
Mais, quand il a vu naître des fils de ses fils, et que sa famille, en s'étendant à l'infini, lui a montré au-delà de lui la multitude indéfinie de sa génération future, son instinct de propriété s'est multiplié dans la même proportion, c'est-à-dire à l'infini en lui, et cela non plus pour le temps, c'est-à-dire pour une jouissance viagère, mais pour autant de temps que sa famille subsistera sur la terre, c'est-à-dire à perpétuité.
De là est née, non d'une usurpation ou d'un caprice, mais de là est née d'une nécessité et d'un droit, l'hérédité de la propriété, aussi logique que l'hérédité du sang dans les mêmes veines.
Celui donc qui, comme Platon, défend à ses sujets ou à ses disciples de rien posséder en propre, défend à l'individu de suivre la loi même physique de la nature, et défend à la famille, ce nid de l'humanité, réchauffé de tendresse, pourvu d'aliment et couvé de prévoyance, de se fonder et de se conserver ici-bas. Il ne resterait plus à un pareil législateur qu'à interdire le mariage et qu'à honorer le célibat philosophique pour consommer autant qu'il serait en lui le suicide de l'espèce humaine!