Il nous faudrait pour cela un second Montesquieu; le temps le demande et la Providence nous le doit. Le premier Montesquieu nous a fait l'Esprit des lois, le second nous ferait l'Esprit de la nature humaine; plus son plan social serait parfait, plus il s'éloignerait en tout de celui de Platon.
Au lieu de prendre le contre-pied de l'homme naturel et de l'homme historique, ce second Montesquieu suivrait pas à pas la nature humaine, pour lui faire des institutions à la mesure de ses organes, et non à la mesure de ses rêves.
Ne voit-on pas, dans plusieurs passages du premier Montesquieu, comme dans tant de pages de Voltaire, combien le législateur méprisait le sophiste?
XXXIII.
Après avoir lu dans la République de Platon comment il construit la société, on lit, dans ses Lois, comment il combine la législation, et comment il dégage confusément la forme politique, c'est-à-dire le gouvernement.
Il ne faut pas oublier que ce gouvernement, qui ne s'appliquait qu'à la petite municipalité d'une bourgade de quelques milliers d'âmes d'Athènes, pouvait être aussi arbitraire, aussi locale et aussi étroite que l'espace compris entre la muraille du Pirée et l'enceinte du Parthénon. Mais, même pour un si petit espace, la politique, pour être applicable, devait se mouler sur la nature, sur l'histoire, sur les traditions, sur les habitudes du peuple de Solon.
Il ne paraît pas qu'en cela Platon ait montré plus de bon sens pratique qu'il n'en a montré dans sa législation. C'était une tête comme J.-J. Rousseau, où tout le génie montait en rêves.
La question de la forme des gouvernements est cependant bien secondaire, comparée à la forme des sociétés: c'est la philosophie pratique qui décrète des lois; c'est le lieu, le temps, ce sont les mœurs, les hommes, qui décident du gouvernement. Il faut du génie pour la législation, il ne faut que du sens commun pour faire le gouvernement d'un peuple.
XXXIV.
La philosophie est absolue, la politique est relative: république, fédération, aristocratie, théocratie, démocratie, oligarchie, monarchie, dictature, tyrannie même, tout cela est bien ou mal selon les circonstances, les convenances, les nécessités du peuple, qui adopte ou qui répudie tour à tour ces formes bien ou mal appropriées à l'usage que le peuple veut en faire.