Aussi voyez son histoire: ce n'est pas celle d'un peuple, c'est celle de vingt peuples successifs et contradictoires; il n'y a d'unité en elle que l'unité de patriotisme. Elle a vécu, elle vit et elle vivra, parce qu'elle se transforme et qu'elle meurt et renaît sans cesse.
XXXVII.
Qu'est-ce qu'un pareil peuple aurait fait du gouvernement chimérique et pédantesque de Platon?
Le bon sens est son seul législateur possible. Ne vous étonnez pas de ses voltes, apparentes plus que réelles: elle a le gouvernement de ses instincts. Elle saura bien changer son gouvernement comme un vêtement à sa taille, retirer à soi le pouvoir quand il lui paraîtra la conduire hors de sa voie; redevenir république quand il lui faudra la force unanime et irrésistible du peuple pour opérer ces grands changements devant lesquels la monarchie, conservatrice de sa nature, faiblit ou recule; reprendre la monarchie quand elle redoutera le radicalisme, qui compromet tout en exagérant tout; le gouvernement représentatif quand il faudra délibérer et transiger; la dictature quand il faudra pacifier; le gouvernement militaire quand il faudra combattre.
Sa puissance indestructible, aux yeux d'un vrai philosophe, est précisément de savoir se changer. Tout est temporaire en elle, excepté sa durée.
XXXVIII.
La nature des différents gouvernements connus, depuis l'origine de l'histoire jusqu'à nos jours, est donc un démenti perpétuel aux théories politiques de Platon.
Si le vrai philosophe taille ses institutions sociales sur le patron de la nature humaine, il taille aussi ses institutions politiques sur le patron de l'expérience et de l'histoire.
C'était la politique d'Aristote, tout expérimentale et tout historique; c'était la politique de Socrate. Platon ne le fait évidemment intervenir dans ses dialogues sur la République et sur les Lois, que pour donner de l'autorité à ses rêves.