Et puis une autre raison encore me fait aimer et respecter Victor Hugo: nous avons presque commencé ensemble cette longue traversée de la vie, où le hasard, qui est Dieu aussi, fait embarquer à la même date, sur la même nef, dans les mêmes circonstances et sur la même mer, ces passagers plus ou moins mémorables qu'on appelle des contemporains.
Nous avons navigué quarante ans ensemble à travers calme et tempêtes, orages et bonaces, vents contraires, variables, alizés, pour atteindre ce même bord de ce même autre monde que nous sommes près d'atteindre tous les deux.
Nous avons fait tous deux d'illustres naufrages: l'un, échoué sur un bel écueil, au milieu du libre Océan; l'autre, sur la vase d'une ingrate patrie, la quille à sec, les voiles en lambeaux, les mâts brisés, le gouvernail aux mains du hasard; l'un, plein d'espérances et de nobles illusions, ces mirages de la seconde jeunesse des hommes forts; l'autre, découragé, trouvant les hommes toujours les mêmes dans tous les siècles, et n'attendant d'eux dans l'avenir que l'éternelle vicissitude de leur nature, qui naît, qui se remue, qui se répète et qui meurt, pour se répéter encore jusqu'à satiété!
Lisez et comprenez l'histoire.
IX.
Je n'ai pas renoncé à l'espérance pour le genre humain; mais, comme un avare plusieurs fois volé, je l'ai placée, comme mon trésor, dans un autre monde où les hommes ne seront plus des hommes, mais des êtres de lumière et de justice, sans inconstance, sans ignorance, sans passions, sans faiblesses, sans infirmités, sans misères, sans mort, c'est-à-dire le contraire de ce qu'ils sont ici-bas: le monde des utopistes, le paradis des belles imaginations, la société d'Hugo et de ses pareils!
Quand on a navigué ainsi ensemble un certain nombre d'années, on arrive à s'aimer par similitude de destinées, par sympathie de spectacles et de misères, par conformité de lieux, de temps, de cohabitation morale dans un même navire, voguant vers un rivage inconnu.
Être contemporains, c'est presque être amis, si l'on est bons; la terre est un foyer de famille, la vie en commun est une parenté. On peut différer d'idées, de goûts, de convictions même, pendant qu'on flotte, mais on ne peut s'empêcher de sentir une secrète tendresse pour ce qui flotte avec vous.
Voilà mes sentiments pour Hugo; je crois que les siens sont identiques pour moi. Nous sommes divers, je ne dis pas égaux, mais nous nous aimons.