«Dieu vous dénombrera d'une voix solennelle.
Les rois se courberont sous le vent de son aile;
Chacun lui portera son espoir, ses remords.
Sous les mers, sur les monts, au fond des catacombes,
À travers le marbre des tombes,
Son souffle remuera la poussière des morts!
«Ô siècle, arrache-toi de tes pensers frivoles!
L'air va bientôt manquer dans l'espace où tu voles.
Mortels! gloire, plaisirs, biens, tout est vanité!
À quoi pensez-vous donc, vous qui dans vos demeures
Voulez voir en riant entrer toutes les heures!...
L'Éternité! l'Éternité!»
IV.
Nos sages répondront: «Que nous veulent ces hommes?
Ils ne sont pas du monde et du temps dont nous sommes.
Ces poëtes sont-ils nés au sacré vallon?
Où donc est leur Olympe? où donc est leur Parnasse?
Quel est leur Dieu qui nous menace?
A-t-il le char de Mars? a-t-il l'arc d'Apollon?
«S'ils veulent emboucher le clairon de Pindare,
N'ont-ils pas Hiéron, la fille de Tyndare,
Castor, Pollux, l'Élide et les jeux des vieux temps,
L'arène où l'encens roule en longs flots de fumée,
La roue aux rayons d'or de clous d'airain semée,
Et les quadriges éclatants?
«Pourquoi nous effrayer de clartés symboliques?
Nous aimons qu'on nous charme en des chants bucoliques:
Qu'on y fasse lutter Ménalque et Palémon.
Pour dire l'avenir à notre âme débile,
On a l'écumante sibylle,
Que bat à coups pressés l'aile d'un noir démon.
«Pourquoi dans nos plaisirs nous suivre comme une ombre?
Pourquoi nous dévoiler dans sa nudité sombre
L'affreux sépulcre, ouvert devant nos pas tremblants?
Anacréon, chargé du poids des ans moroses,
Pour songer à la mort se comparait aux roses
Qui mouraient sur ses cheveux blancs.
«Virgile n'a jamais laissé fuir de sa lyre
Des vers qu'à Lycoris son Gallus ne pût lire.
Toujours l'hymne d'Horace au sein des ris est né;
Jamais il n'a versé de larmes immortelles:
La poussière des cascatelles
Seule a mouillé son luth de myrtes couronné!»
V.
Voilà de quels dédains leurs âmes satisfaites
Accueilleraient, ami, Dieu même et ses prophètes!
Et puis tu les verrais, vainement irrité,
Continuer, joyeux, quelque festin folâtre,
Ou, pour dormir aux sons d'une lyre idolâtre,
Se tourner de l'autre côté.