Mais qu'importe? Accomplis ta mission sacrée.
Chante, juge, bénis; ta bouche est inspirée!
Le Seigneur en passant t'a touché de sa main;
Et, pareil au rocher qu'avait frappé Moïse
Pour la foule au désert assise,
La poésie en flots s'échappe de ton sein.

Moi, fussé-je vaincu, j'aimerai ta victoire.
Tu le sais, pour mon cœur, ami de toute gloire,
Les triomphes d'autrui ne sont pas un affront.
Poëte, j'eus toujours un chant pour les poëtes;
Et jamais le laurier qui pare d'autres têtes
Ne jeta d'ombre sur mon front!

Souris même à l'envie amère et discordante;
Elle outrageait Homère, elle attaquait le Dante:
Sous l'arche triomphale elle insulte au guerrier.
Il faut bien que ton nom dans ses cris retentisse:
Le temps amène la justice:
Laisse tomber l'orage et grandir ton laurier!

VI.

Telle est la majesté de tes concerts suprêmes,
Que tu sembles savoir comment les anges mêmes
Sur les harpes du ciel laissent errer leurs doigts:
On dirait que Dieu même, inspirant ton audace,
Parfois dans le désert t'apparaît face à face,
Et qu'il te parle avec la voix!

XVIII.

On est homme public, mais on est homme avant tout. Comment répudier jamais de pareils souvenirs? Ces souvenirs m'imposaient un devoir quand Hugo m'envoya ses Misérables. Je me sentis, en les lisant, tout à la fois ébloui et alarmé. Je sentis que la société, qui est mon idole, recevait là un coup très-rude, pas mortel, car elle est de Dieu, et rien de divin ne peut périr de main d'homme; mais une de ces contusions sourdes, une de ces blessures profondes sur lesquelles il faut verser beaucoup d'huile et de baume pour en éteindre le feu, et en assainir la malignité.

Je me sentis pressé d'écrire ce que je pensais de cette critique éloquente, passionnée, radicale, prolétaire, de la société. Mais l'idée d'écrire sur l'œuvre d'un homme proscrit par lui-même sans doute, mais enfin proscrit par les circonstances, comme ferait à peine un ennemi, cette idée, sans convenance et sans mémoire, ne me vint même pas; il y a des tentations qui ne surgissent que dans des âmes infimes, dignes d'être tentées par ce qui est abject comme elles.

J'écrivis à Hugo pour lui dire «que je l'avais lu, que j'étais tour à tour ravi du talent, blessé du système; que la critique radicale de la société, chose sacrée parce qu'elle est nécessaire, chose imparfaite parce qu'elle est humaine, m'était antipathique; que, si j'écrivais sur son livre, je respecterais avant tout l'homme, l'amitié, le suprême talent, le génie, cette épopée du talent; mais qu'en confessant mon admiration pour le talent, il me serait impossible de ne pas combattre à armes cordiales le système; et qu'en combattant le système, je froisserais peut-être involontairement l'homme et l'œuvre; que par conséquent j'attendrais sa réponse avant d'écrire une ligne de l'admiration et de la réprobation qui bouillonnaient en moi; et que, s'il craignait que la condamnation des idées du livre ne blessât le moins du monde en lui l'homme et l'ami, je n'écrirais rien, car, même pour défendre la société, il ne faut jamais, comme un vil séide, enfoncer même une épingle au cœur d'un ami, et qu'il me répondît donc, s'il le jugeait à propos; que, s'il ne me répondait pas, j'interpréterais son silence, et je n'écrirais rien.»

Il me répondit deux ou trois fois, en me remerciant et en m'octroyant, comme un homme fort, pleine licence d'écrire ma pensée contre sa pensée.