«Si le radical c'est l'idéal, oui, je suis radical, disait-il dans les justifications éloquentes de ses intentions d'écrivain; oui, à tous les points de vue, je comprends, je veux et j'appelle le mieux; le mieux, quoique dénoncé par un proverbe, n'est pas l'ennemi du bien, car cela reviendrait à dire: Le mieux est l'ami du mal....

«Oui, une société qui admet la misère... oui, une humanité qui admet la guerre, me semblent une société, une humanité inférieures, et c'est vers la société d'en haut, vers l'humanité d'en haut que je tends, société sans rois, humanité sans frontières...

«Je veux universaliser la propriété, ce qui est le contraire de l'abolir, en supprimant le parasitisme, c'est-à-dire arriver à ce but: tout homme propriétaire et aucun homme maître. Voilà pour moi la véritable économie sociale, et, parce que le but est éloigné, est-ce une raison pour n'y pas marcher?...

«Oui, autant qu'il est permis à l'homme de vouloir, je veux détruire la fatalité humaine; je condamne l'esclavage, je chasse la misère, j'enseigne l'ignorance, je traite la maladie, j'éclaire la nuit, je hais la haine... Voilà ce que je suis, et voilà pourquoi j'ai écrit les Misérables.

«Dans ma pensée, les Misérables ne sont autre chose qu'un livre ayant la fraternité pour base, et le progrès pour cime.

«Maintenant, prenez ce livre et pesez-le. Les conversations littéraires entre lettrés sont ridicules; mais le débat politique et social entre pairs, c'est-à-dire entre philosophes, est grave et fécond.

«Vous voulez évidemment, en grande partie du moins, ce que je veux. Seulement, peut-être souhaitez-vous la pente encore plus adoucie; quant à moi, les violences et les représailles sévèrement écartées, j'avoue que, voyant tant de souffrances, j'opterais pour le plus court chemin!

«Cher Lamartine,

«Il y a longtemps, en 1820, mon premier bégayement de poëte adolescent fut un cri d'enthousiasme devant votre éblouissant soleil se levant sur le monde. Cette page est dans mes œuvres et je l'aime; elle est là avec beaucoup d'autres qui vous glorifient. Aujourd'hui, vous pensez que l'heure est venue de parler de moi, j'en suis fier; nous nous aimons depuis quarante ans et nous ne sommes pas morts. Vous ne voudrez gâter ni ce passé ni cet avenir, j'en suis sûr; faites donc de mon livre ce que vous voudrez: il ne peut sortir de vos mains que de la lumière!

«Votre vieil ami,