«Victor Hugo.»
Cette belle lettre, aussi cordiale que confiante en soi-même et dans mon amitié, étant reçue, j'écrivis, sans crainte de blesser l'homme en combattant le système, ce qui suit, mais sans crainte aussi de démontrer ce que je crois la vérité sociale suprême à tous les hommes et même à tous les génies. Je pris la forme qui me parut la plus naturelle et la plus instructive, celle du dialogue entre un vrai misérable de ma connaissance et moi. Je dis un vrai misérable, parce que le titre du livre de Victor Hugo est faux, que ses personnages ne sont pas les misérables, mais les coupables et les paresseux, car presque personne n'y est innocent, et personne n'y travaille, dans cette société de voleurs, de débauchés, de fainéants, de filles de joie et de vagabonds; c'est le poëme des vices trop punis peut-être, et des châtiments les mieux mérités.
C'est là ce qui a frappé au premier coup d'œil tous les lecteurs.
Jean Valjean est un voleur bien intentionné d'abord, puis un récidiviste bien conditionné, et bien près d'être un assassin, quand il répond à l'hospitalité confiante de l'évêque, son hôte, son sauveur et son bienfaiteur, par le vol domestique et par la forte tentation de l'égorger pendant son sommeil, et quand il met le pied sur la pièce de quarante sous du pauvre enfant son guide, en fermant le poing pour l'assommer.
Les Thénardier sont des vampires humains suçant le sang des morts et des blessés sur le champ de bataille, volant un enfant à la pauvre mère Fantine, volant leurs propres hôtes, volant ou cherchant à voler les trésors qu'ils n'ont pas enterrés, cherchant à voler Marius par le chantage de la dénonciation, et s'en allant avec le prix de leurs crimes voler en Amérique, parce que le terrain du vol leur manque en Europe.
Les étudiants volent l'honneur des grisettes; les grisettes, le temps et l'argent des étudiants, et les économies de leurs mères.
Les mêmes étudiants, ivrognes précoces ou libertins blasés, devenus émeutiers par désœuvrement, puis républicains par fantaisie, volent la vie et le sang de leurs concitoyens dans une barricade servie par des gamins de Paris et par des filles des rues, et se font tuer eux-mêmes avec autant d'héroïsme que d'indifférence. Vertueux meurtriers, vertueux suicides autour d'une table de cabaret! Si l'on demandait à l'innocent Marius lui-même: «Pourquoi êtes-vous là?» il serait bien embarrassé de répondre, «Par ennui,» répondrait-il peut-être, mais à coup sûr pas par opinion.
Dans tout cela, je vois bien l'écume ou la lie d'une société qui fermente, mais de vrais misérables sans cause, je n'en vois point, excepté les pauvres filles et les petits enfants de Thénardier couchés, par la charité d'un jeune bandit des rues, dans la voûte de l'éléphant de la Bastille.
XIX.
Ce livre d'accusation contre la société s'intitulerait plus justement l'Épopée de la canaille; or la société n'est pas faite pour la canaille, mais contre elle. Prendre les ordres de Valjean contre le vol, de Thénardier contre le maraudage, des étudiants contre la débauche, des gamins héroïques de Paris et des jeunes émeutiers de la barricade sur l'organisation savante du travail et de la société parfaite, contre le luxe des riches et contre la misère du chômage du peuple, est une homéopathie par le vice, l'ignorance et le sang, qui nous laisse quelque doute sur la guérison du corps social. Or, de bonne foi, nous ne voyons guère d'autre conclusion à tirer de ce beau livre des songes où tout est coupable, excepté le coupable lui-même, et où la société est responsable de tout le mal qu'on fait ou qu'on subit contre ses prescriptions ou contre ses institutions.