Voici l'histoire de mon misérable à moi. Il existe encore, et on la lira bientôt.
XX.
Un jeune paysan est élevé, dans un hameau isolé des hautes montagnes, par un père vertueux et par une tante pieuse, avec une cousine du même âge, fille de sa tante. Les deux enfants grandissent en s'aimant, sans savoir ce que c'est que l'amour. La fille garde le troupeau, aidée du chien de la maison. Elle est d'une beauté virginale qui excite l'admiration de la contrée. Le garde des forêts la voit et il en est épris; il la demande en mariage. On la lui refuse; il fait susciter, par un avoué complaisant de la ville voisine, un mauvais procès de dépossession aux pauvres gens, possesseurs de la chaumière, de quelques champs limitrophes et de quelques châtaigniers dont ils vivent. La maison presque seule leur reste; ils y souffrent les extrémités de la misère.
Un jour, la jeune fille laisse par inadvertance ses chèvres et ses chevreaux s'échapper pour aller marauder un brin d'herbe dans la partie du domaine qu'ils avaient l'habitude de paître. La bergère s'en aperçoit trop tard, lance le chien après les chevreaux pour les ramener dans ses limites; les gardes, aux ordres de leur chef, se découvrent, tirent sur le troupeau, tuent les chevreaux, cassent une jambe au petit chien, atteignent de grains de plomb égarés les vêtements et le cou de la jeune fille. Elle se sauve et se réfugie tout en sang dans la maison.
Le jeune homme, qui travaillait tout près de là, croit qu'on assassine sa cousine; il saisit une carabine au râtelier de la cheminée, court au bruit, voit les meurtriers, fait feu et tue involontairement le chef des gardes entouré de sa bande. On s'empare de lui, on le traîne à la ville comme meurtrier d'un fonctionnaire public dans l'exercice de ses fonctions. On le juge, on le condamne à mort; il marche au supplice des assassins, etc., etc.
Qu'on se peigne ces quatre misères: l'amante dont on va faire mourir le sauveur dans l'ignominie; la tante qui va perdre sa fille unique; le père qui va voir tuer son fils et son gagne-pain par la mort du coupable involontaire; le fils, enfin, couché sur la paille de son cachot, qui pense à sa cousine expirant de douleur, à sa tante, à son père expirant de misère, de faim et de honte dans leur masure réprouvée des honnêtes gens, à sa propre mort, à lui, et à sa propre mémoire entachée d'un meurtre innocent.
Un hasard l'arrache au bourreau; sa peine est commuée en un bagne éternel.
Voilà le misérable!
Voilà l'injustice de la société; voilà une de ces mille et mille péripéties inhérentes à la vie humaine, où les membres vertueux, laborieux, pieux de la famille, sont en même temps les plus vertueux et les plus torturés de la société innocente. Aussi là tout le monde est malheureux, et personne n'est coupable; la société elle-même n'est qu'aveugle, et le juge, en rendant un arrêt consciencieux, ne fait qu'un acte de justice et de protection envers elle. Voilà une épopée digne du génie de Victor Hugo. Valjean n'est qu'une erreur du poëte.
Premièrement, le poëte calomnie involontairement la justice humaine de nos jours, en supposant qu'un jury, qu'on n'accuse pas, à coup sûr, d'excès de sévérité, condamne aux galères pour un morceau de pain, emprunté plutôt que volé, pour deux enfants qui n'ont plus de lait dans la mamelle de leur mère!