Secondement, ce même Valjean devient parfaitement digne des galères par le vol, dépourvu de toutes circonstances atténuantes, de l'argenterie de l'évêque, et parfaitement caractérisé d'une vraie perversité aggravante, par l'hésitation entre assassiner ou épargner son sauveur, et parfaitement surchargé d'une criminalité odieuse par le vol de la pièce de quarante sous, à main armée, du pauvre enfant sans force et sans armes!

Le souvenir de toutes ces férocités de caractère poursuit le lecteur à travers le livre; malgré tous les actes de vertu gratuits et toutes les philanthropies transcendantes de ce galérien philanthrope, on ne voit pas comment tant de raison est survenue dans cet ignorant, tant de délicatesse dans cette brute, tant de notions raffinées de perfection dans ce forçat qui commence par le larcin, qui marche vers le vol, qui se laisse tenter par l'assassinat, et qui finit par accuser tout le monde!

Cela nuit terriblement et radicalement à l'intérêt pour cet honnête raisonneur, mais auquel, si ce n'était pas le prodigieux talent de son biographe, personne de sensé ne serait tenté de s'intéresser, que comme on s'intéresse à un monstre d'inconséquence!—C'est un chef-d'œuvre, oui; mais c'est un chef-d'œuvre d'impossibilité!

Lamartine.

LXXXIVe ENTRETIEN.

CONSIDÉRATIONS SUR UN CHEF—D'ŒUVRE,
OU
LE DANGER DU GÉNIE.
LES MISÉRABLES, PAR VICTOR HUGO.

DEUXIÈME PARTIE.

I.

Pour bien élucider mon sujet, et pour faire constater le livre par ses pairs, comme on dit quelquefois, je résolus d'opposer forçat à forçat; je prêtai mon exemplaire à un forçat condamné à mort, et, quand il l'eut bien lu, bien ruminé, bien absorbé dans le solitaire confinement où il est encore, j'allai le trouver un jour de loisir, et je lui demandai de m'analyser en liberté ce qu'il avait éprouvé en lisant les Misérables. Mais, comme ces hommes simples sont aussi les plus impressionnables et les plus séductibles de tous les hommes, et en même temps les plus incapables d'analyser en masse un ouvrage de dix volumes, accumulés d'une main de géant pour mêler le vrai et le faux, le raisonnement et le sentiment dans un mouvement d'art inextricable, je lui proposai d'en causer à loisir, et de me permettre de l'interroger en notant ses réponses. Il se sentit soulagé de la confusion de ses idées et de l'incertitude de ses jugements par ce mode de dialogue; et, bien qu'il soit resté sensible, et qu'il soit devenu homme d'esprit par la longueur de ses détentions, et par ses pensées retournées en dedans à force de rêveries, il fut heureux de n'avoir pas à faire lui-même le triage formidable de sensations et de raisonnements dont il avait eu peur à ma première proposition, et il me dit: «Parlez, Monsieur; je ne saurais pas parler, mais je saurai peut-être répondre.»

«—Eh bien! parlons,» lui dis-je, et un dialogue de huit matinées commença entre nous. Le voici, à peu de chose près, littéral: