MOI.
Eh bien! mon cher Baptistin, vous avez donc lu les Misérables? Quelle impression ce livre vous a-t-il faite?
LE FORÇAT.
Ma foi! Monsieur, la tête m'en a tourné. J'ai été comme ébloui; j'ai cru sentir la voûte du ciel s'écrouler sur moi, le plancher manquer sous mes pieds, le soleil et la nuit se confondre et entrer pêle-mêle, comme sous un coup de marteau, dans ma tête; je n'ai pas eu le temps de respirer, j'étais essoufflé, ou plutôt il m'a semblé que j'étais poussé par une main puissante à travers des espaces incommensurables, tantôt répugnants, tantôt délicieux, tantôt par force, tantôt par plaisir; ici affreuse stérilité, là fécondité prodigieuse, hurlements affreux d'un côté, musique caressante de l'autre; allant où je ne voulais pas aller, m'arrêtant où je ne voulais pas m'arrêter, mais allant toujours, comme si la poigne du Juif errant m'eût déraciné de terre pour me contraindre à le suivre jusqu'en enfer; en un mot, Monsieur, ce livre m'a souvent révolté, toujours entraîné, et je suis arrivé au bout en maudissant la route; mais, comme la roue précipitée sur une pente d'abîmes où il lui est impossible de s'arrêter, j'étais moulu quand j'ai été au fond.
MOI.
C'est là l'effet du talent de l'écrivain, mon ami. On se livre à lui malgré soi; il s'empare de vous; on ne croit que la moitié de ce qu'il dit, l'autre moitié vous fait peur ou horreur; on voudrait raisonner contre lui, on n'en a pas le temps, on va, on va, on va; c'est ce qu'on appelle la verve, la couleur, le feu du génie, le délire de la langue, la folie du mouvement. On se dit: «Allons toujours, je réfléchirai après.» Les peuples à grande imagination sont tous habitués à cet effet du grand style sur leur esprit.
C'est ainsi que les Grecs furent enivrés jadis par les rêveries d'un sublime rêveur appelé Platon, qui, dans un livre appelé sa République, leur écrivit des absurdités contre nature qu'un enfant réfuterait, mais qui font les délices du monde depuis plus de deux mille ans.
C'est ainsi qu'en Angleterre Thomas Morus écrivit un autre livre appelé Utopie, où l'homme était reconstruit, non pas sur la nature humaine, mais sur la fantasmagorie d'un être idéal.
C'est ainsi que Fénelon écrivit dans Télémaque son utopie de la législation de Salente, pour s'être trop grisé de platonisme et aussi de christianisme radical.
C'est ainsi que J.-J. Rousseau, presque de nos jours, écrivit de verve trois livres d'un style entraînant qui vous empêche de réfléchir: un livre chimérique sur l'éducation, appelé Émile; un livre immoral et raisonneur sur l'amour, appelé Héloïse; enfin un livre de fanatique, sur la législation des empires, appelé le Contrat social, livre où toutes les lois sont faites à l'inverse de l'homme, un livre qui exalte la liberté et finit par la plus atroce des tyrannies.